INDÉCENCE

J’ai écrit ce texte a la suite de l’incommensurable boucherie qui a eu lieu le 7 octobre 2023 en Israël.

Ce qu’il s’est passé le 7 octobre est du domaine du Mal absolu et quiconque ne fait pas clairement la différence entre la spécificité de ce Mal là et la violence de la guerre, si en plus des justifications sont cherchées, est une « âme » en train de se perdre.

Par l’indécence sidérante des réactions à cet impensable et le traitement de l’information, il semble que, derrière le vernis des apparences et de l’émotion sélective, quelque chose se délite qui est en nous ce qui fait humain. Cela me semble une étape majeure dans le dérèglement des consciences qui est en cours depuis les précédents épisodes (Gilets jaunes, Covid…). Et qui a commencé bien avant.

On voit que cette monstruosité (qui n’est pas la première, voir plus loin), méticuleusement préparée et filmée n’est pas prise pour ce qu’elle est dans les milieux de connaissance et de transmission, ce qui en dit long sur la capacité à justifier, rationaliser, mettre à distance l’injustifiable par celles et ceux qui ont tout les mots qu’il faut pour cela car il n’y a pas de compréhension et à plus forte raison d’excuses pour une telle abjection qui s’apparente à une shoah d’un jour.

Le pire n’étant peut-être pas tant dans les vociférations d’une minorité que ce que de petits contributeurs médiatiques, tout de raison raisonnante et raisonnable, viennent jour après jour mettre en avant ou occulter. Peut-être un jour réaliserons-nous que la banalité du mal n‘était pas l’apanage des seuls comptables ?

Voilà comment on usurpe et fausse tout un pan de l’Histoire pour conforter des croyances simplistes, comment, enfermés dans des plis de pensée, on brouille les esprits en laissant croire qu’on les informe, voilà comment on redonne sa chance au Mal absolu en servant les intérêts d’une organisation dont le plan de communication passe par le sang des Israéliens et des Palestiniens, voilà comment on se perd et voilà comme l’on fait tout cela en étant présentables, souriants et bien sous tous rapports.

Désormais, ce temps d’après cette monstruosité planifiée là-bas dévoile plus encore l’étendue des dégâts ici qui touche une grand nombre d’entre nous, quel que soit le niveau d’éducation et de connaissances. Ajouté au dérèglement du climat, cet abîme intérieur en cours risque de faire bien pire lorsque nos conditions de survie ne seront plus graphiques et discours mais réalité à surmonter.

L’épuisement de ce précieux capital qui nous malaxe en profondeur fera que nous pourrons bientôt être cueillis comme des fruits arrivés à maturité. Peut-être même avant d’avoir assisté au feu d’artifice climatique à moins que cette perte au dedans ne vienne le rendre plus éclatant encore.

Charles Peguy a dit : « Il faut toujours dire ce que l’on voit ; surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit ». Pour voir ainsi il ne suffit pas d’avoir des yeux, il faut encore que ceux-ci soient dévoilés du plus grand nombre de plis de pensée générationnels et idéologiques, de croyances et autres scories. On a vu avec la Covid des scientifiques reconnus se perdre dans des sciences parallèles, on voit aujourd’hui des universitaires de bonne tenue, des analystes éclairés, des journalistes pointillistes et même des reporters de terrain, trop voilés de brume idéologique et trop perclus de vieilles certitudes, fausser notre rapport au réel et nous perdre plus encore dans ce que nous avons de plus précieux.

D’insupportables non-dits qui en disent long

Oubli de rappeler constamment les victimes massacrées ou emmurées dans les tunnels (dont un enfant qui vient d’y vivre son premier anniversaire).

Oubli de dire qu’Israël reçoit depuis des années des centaines de roquettes qui sans le dôme de fer auraient fait des dégâts considérables et tué des centaines d’habitants.

Oubli de rappeler que parmi les morts palestiniens il y a de très nombreux combattants, oubli même de rappeler que c’est une guerre et comme celles que nous avons menées à Raqqa ou plus loin encore, cela fait des dégâts terribles pour les populations quand ça ne mène pas à ce qui peut sembler absurde comme en 1945, la destruction de nos villes par les armées venues pour nous libérer.

Oubli de dire que si une guerre urbaine fait toujours des dégâts considérables, celle-ci, en plus de la densité de population, a une caractéristique absolument unique qui est qu’il y a une ville dessous en symétrie avec celle du dessus et que donc que pour atteindre la première, il faut s’en prendre à la seconde. La circulation continue de ceux d’en bas vers le haut étant rendue possible par la collaboration volontaire ou contrainte des habitants du haut. Malgré l’apparence asymétrie des deux armées, le Hamas est bien mieux adapté à ce type de guerrilla et comme il n’hésite pas à sacrifier personnes, hopitaux, écoles… Après le 7 octobre, Israël n’avait que deux options : soit tendre l’autre joue, soit y aller pour éliminer le plus de terroristes et espérer sortir le plus d’otages. Y aller un peu mais pas trop est une vue d’esprits épuisés par trop de petite rationalité.

Oubli de dire que si Israël avait perdu une seule des quatre guerres qu’elle a subie de la part des nations arabes voisines, ses habitants ne seraient probablement plus là pour nous gêner.

Oubli de dire que les Palestiniens, poussés par les autres nations arabes, ont toujours rejeté les plans de partage car au-delà de la question territoriale, un état démocratique et autonome ne peut pas avoir sa place en terre d’Islam.

Oubliant que pour ceux qui en coulisse poussent au crime, cette question territoriale est très résiduaire. Tout autant que le peuple palestinien qui méritera une place de choix au paradis pour avoir été de la bonne chair à canon ayant formidablement fait progresser la cause islamique.

Oubliant les mères félicitant leurs enfants pour les monstruosités commises ou pour leur statut de martyr ainsi que les foules en liesse pour fêter ce massacre.

Oubliant d’écouter les prêches de sommités de l’islam appelant encore à tuer des juifs, oubliant encore que pour bon nombre de ces doctrinaires, un enfant tué est un enfant sauvé des turpitudes malsaines de la vie.

Oubliant de rappeler que ce qui est enseigné à ces enfants dans les écoles et les familles, à Gaza, en Cisjordanie et partout ailleurs dans le monde musulman est inacceptable.

Oubliant qu’en Israël, les milliers d’abris sont pour les civils et les militaires sont au front alors qu’à Gaza, les combattants sont dans les tunnels et le peuple palestinien sert de bouclier humain.

Oubliant de faire exercice de lucidité en laissant croire que la solution à deux états soit envisageable dans un future proche quand on sait que la première mesure prise par un gouvernement palestinien quel qu’il soit serait d’accorder le droit retour aux réfugiés. Ce qui serait normal sauf que ce retour avec descendance* sur un si petit territoire signerait probablement la fin d’Israël.

Oubliant tant et tant encore et refusant d’accréditer ou seulement prendre en compte la moindre information venant d’Israël, pays pourtant démocratique et avec des instances indépendantes tout en prenant à pleine main les données du Hamas dont on sait ce qu’il en est en termes de pluralité d’expression. Et pour qui le démembrement des corps fait partie de leur arsenal de communication.

Oubliant enfin, avec toute la distance de l’analyse pointilleuse que les mots permettent, que chacune de leurs petites circonvolutions est un enchantement pour le Hamas et consorts puisque c’est pour cela qu’ils ont voulu que cette attaque soit la plus ignoble possible, d’abord obliger Israël à la plus grande répression et de ce fait susciter la plus grande réprobation mondiale. Et du fait que les soutiens de la cause palestinienne, les plus fidèles et leurs petits suiveurs, occupent la plus grande part du champ médiatique, ils étaient assurés de ces circonvolutions pour semer la plus grande confusion dans des « âmes » en errance. Peut-être pensent-ils déjà au prochain pogrom qui pourrait leur assurer une victoire définitive sur les consciences ?

Même si l’on peut comprendre que tout ne peut pas être dit aussi directement pour ne pas faciliter l’amalgame et qu’une éthique journaliste soit respectable, il n’est pas possible de jouer ainsi pour son propre confort de pensée avec le Mal absolu quand il advient. À moins d’être soi-même déjà un peu passé de l’autre côté.

Une double frustration pour une incroyable falsification

La première frustration vient de la nation musulmane qui a un dogme religieux dont elle prétend qu’il est supérieur à tous les autres par la pureté de son origine (puisque c’est dieu en personne qui a dicté son livre), mais qui interdit de ce fait la contextualisation et rend très difficile et problématique toute évolution en terme de mœurs, démocratie, science, technologie…

Par cet excès de pureté, les Musulmans se sont tiré une balle dans le pied et il n’y a qu’eux pour la retirer. J’espère sincèrement qu’ils y arriveront même si cela me semble difficile car cela dévoilerai en même temps que le Coran est en grande partie une compilation hétéroclite des deux monothéismes qui ont précédé. Là comme ailleurs dans ce texte, Il n’y a rien d’un parti pris islamophobe à dire ce constat que nombre de spécialistes reconnus font.

L’autre frustration est celle d’une génération qui par son « pas de deux », a énormément échoué et qui, plutôt que de le reconnaître, continue de s’enkyster dans des convictions purement livresques que le dur du réel systématiquement effondre. Et par là même, continue de fausser la réalité pour la faire entrer dans ses convictions. Les deux se retrouvent dans le besoin d’exutoire et de responsables pour voiler les incapacités et dans une propension à toujours se penser le « camp du Bien », quoique la réalité dévoile.

Une dérive générationnelle

Autant les précédents épisodes pouvaient avoir d’autres causes, autant celui que nous vivons est en très grande partie l’affaire d’une génération et de sa pensée abondamment diffusée. Cette génération au sens large s’est beaucoup trompée, a beaucoup échoué et a beaucoup faussé* et cet impensable là-bas déchire le voile des apparences faciles ici. Prolonger indéfiniment les petits arrangements avec le réel, l' »idéologisme » et l’idéalisme de pacotille quand la réalité du temps les démonte finit souvent par produire de grandes catastrophes.

Beaucoup d’entre nous ont dépassé ces rêveries impossibles de radicalité extrême tout en essayant toujours de faire au mieux avec pragmatisme et lucidité, mais nombre de celle et ceux qui ont été les plus actifs ont continué à s’impliquer avec les mêmes convictions et les mêmes plis de pensée de leur jeunesse passée et ont bien plus de mal à se défaire de leurs grilles de lecture, notamment celle qui veut qu’Israël soit le grand responsable de ce conflit alors que c’est peut-être en partie le contraire. Sans vouloir retourner la charge de l’accusation mais en la rééquilibrant.

On sait désormais que c’est le KGB communiste qui durant la guerre froide a orchestré et imposé cette vision parcellaire car Israël représentait la dernière enclave du capitalisme américain dans cette région. D’où une vision purement matérialiste et idéologique de ce conflit. Malgré ce dévoilement, nos embastillés n’ont rien changé à leurs habitudes analytiques et les prolongent au nom d’un anti libéralisme dont on ne sait toujours pas par quoi ils veulent le remplacer.

Cette génération, sans parler de la catastrophe morale du maoïsme, a baigné dans l’alter mondialisme, souvent par idéalisme sincère, mais là aussi elle a beaucoup échoué tout en accompagnant nombre d’autocrates, d’autres qui ne l’étaient pas mais qui les ont trahis en le devenant ou même comme Khomeini qui les ont exterminé en prenant le pouvoir. Il est compréhensible que reconnaître s’être en grande partie trompé sur Israël qui coche toutes leurs cases : spoliateur, libéral, inféodé au grand Satan américain et s’en prenant à de pauvres paysans, puisse être une souffrance. C’est le dernier os à ronger pour les plus enragés et pour tous les autres qui prolongent l’embastillement dans leurs croyances par un manque de discernement coupable.

Le gros problème est que ceux-là sont toujours en grande partie les maîtres du savoir universitaire et médiatique. Par le rabâchement, ils en ont fait une grande « petite musique » qui aujourd’hui encore continue à infuser partout.

L’autre grand problème est qu’un très grand nombre de ces « soixanthuitardés » à toujours refusé de mettre le plus petit doigt dans le domaine religieux. Ils plaquent leurs grilles de lecture en refusant de prendre en considération cette composante pourtant essentielle dans cette guerre. Surtout du côté de l’Islam, car son dogme est bien plus guerrier et implanté dans les « âmes » et ce dès les premiers temps du conflit. Les juifs d’alors, venant d’Occident pour la plupart étaient plus laïques et même acquis aux théories marxistes et révolutionnaires. Cette obstination à n’approcher ce conflit que sous l’angle qui convient à ses certitudes malgré les évidences que le cours du réel dévoile, en fausse totalement l’éclairage.

Même Yasser Arafat, pourtant considéré comme matérialiste et progressiste, fait référence au Jihad pour la continuation du combat et la conquête totale de la mer au Jourdain, et ce juste après les accords d’Oslo.

Reconnaître également que ceux-là qu’ils défendent puissent avoir été capables du pire en « déshumanité », comme ils l’avaient déjà fait dès 1928 et plusieurs fois par la suite, avec distribution de cartes postales des corps mutilés dans Jérusalem (en cela similaire avec ce qu’ils viennent de faire avec les caméras GoPro) est plus embarrassant encore.

Non pas tant que les Arabes sont plus barbares que nous, mais comme dans l’Allemagne nazie, ils ont un dogme qui autorise, encourage et fait même de la reproduction des actes de leur prophète un acte de foi. À l’identique puisque toute contextualisation est, depuis le Moyen Âge, prohibée dans l’Islam.

Bien sûr beaucoup de musulmans ne sont pas dans cette logique mais quand on sait comment les peuples sont partout versatiles – une crise et une manipulation adhoc suffisent à les enflammer – avoir un dogme qui autorise la violence absolue sur d’autres est toujours une danger incommensurable. En terre d’Islam, cela a déjà eu lieu à plusieurs reprises (Andalousie, Irak…) et en Europe ensuite. 

Remettre tout cela en question et reconnaître encore l’erreur est un impensable pour cette génération omnipotente intellectuellement et leurs petits suiveurs, d’où les contorsions, les demi-mots, les insinuations, les analyses pointilleuses, les oui mais… à longueur d’antenne.

Ce petit ballet de danseurs au bord du gouffre me semble, par sa subtilité, bien pire que les beuglements de la meute militante acquise à la cause palestinienne avec sa monstrueuse capacité à manipuler et fausser pour satisfaire son obsession à réussir un peu de ce grand soir mythologique et faire provision de voix nouvelles pour les élections. Ces « idiots utiles », tant de fois bernés par plus malins et cohérents qu’eux risquent fort de finir comme les communistes en Iran ou les homosexuel.e.s à Gaza (même celles et ceux qui leur apportent leur soutien à Paris ou ailleurs).

Le plus insupportable est que cette lente dérive par la facilité et l’émotion grégaire sans vraie profondeur et discernement (bonne pour soi avant tout), commencée après 68 est devenue norme de pensée et nous emporte dans des eaux troubles en nous vidant de ce qui fait notre chair au dedans. Il est à craindre que, l’orchestre continuant de jouer, nous nous en apercevions trop tard une fois encore.

Je rêve que toutes ces personnes que je rencontre « sortent du bois » pour dire haut et fort que ces silences médiatiques assourdissants ne sont pas acceptables, ne serait-ce que pour sauver ce qui peut encore l’être au dedans de nous et exprimer leur soutien à celles et ceux qui ici et surtout ailleurs au péril de leur vie alertent sur l’aveuglement en cours.

* Fait unique dans l’histoire des diasporas, en Palestine, ce statut a été accordé sans restriction à toutes les descendances directes ou indirectes sans limite dans le temps.

Ce texte fait suite à quelques autres qui me semblent témoigner de la dérive des consciences qui fait la montée au désastre. J’ai écrit un journal du dedans et du dehors sur cette épopée générationnelle à laquelle j’appartiens. Malgré l’encombrement intérieur, je m’y suis attelé par révolte face à tant de malhonnêteté intellectuelle et pour m’aider à la cohérence et au discernement par la rationalité des mots. Ce texte « Pour en finir » est un regard à la fois distancié et impliqué fait de tout ce que j’ai ressenti et vu, confronté à la réalité de l’Histoire en marche qui finit toujours par avoir raison des rêveries déconnectées.

Au début de la saison 2 des Gilets jaunes, j’avais écrit un texte qui se nommait « On y va ? » et cinq ans après, un autre nommé « On y est ? » je n’y ai rien trouvé rien à changer. Tous ces textes sont dans l’onglet « Hargne vive ».