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D’un siècle à l’autre
Un même temps de faussaires et de spoliateurs de vérités
Ce texte est le troisième d’une série que j’espère le dernier car écrire ainsi m’encombre. Il fait la synthèse des deux précédents tout en les complétant.
Le premier « Pour en finir… » est né d’une volonté de désencombrement de ce qui m’apparaît de plus en plus comme une dérive de la génération au sens large à laquelle j’appartiens, celle de 68. J’ai commencé ce texte après le référendum de 2005 sur la constitution européenne car c’est au cours de cette campagne que la distorsion entre la réalité de l’Histoire en marche et la grandiloquence de promoteurs d’un idéologisme surtout littéraire a commencé à m’apparaître. Je n’ai cessé de le compléter au gré de ce que je considère comme des impensables venant grossir ce sentiment de déroutement collectif.
Je suis d’ailleurs étonné qu’une analyse plus poussée ne soit pas menée sur cette période qui après tant d’échecs a vu la dialectique antilibérale s’épanouir à nouveau. Ces « rebelles de papier » ont alors compris que leur capacité à embastiller par le verbe était bien plus efficace que les « Nuits Debout » dans l’espace public. Leur obsession revancharde suite à la soi-disant spoliation de leur victoire au référendum européen de 2005 me semble encore aujourd’hui le principal moteur de l’extrême gauche.
Le fait qu’il n’y ait pas plus de bilan raisonnable sur cette génération qui à fait norme de pensée me semble tout aussi surprenant, d’autant plus qu’elle n’a jamais cessé de demander des comptes à tout le monde. Cette absence de critique circonstanciée fait les accusations plus radicales, orientées et brouillonnes. Je l’ai donc fait à ma façon qui est un mélange de ressenti profond, de vécu et d’approfondissement par l’attention à l’Histoire en marche. C’est également la nécessité de me mettre en ordre par les mots qui me les a imposé.
« D’une rive à l’autre… », c’est la boucherie du 7 octobre 2023 et surtout la réaction ici à cet innommable là-bas qui a provoqué son écriture. C’est aussi que dans les médias, il me semblait y avoir des « trous dans la raquette » de l’analyse avec les non-dits et les biais volontaires ou non mais toujours désagréables. Étant de la génération qui a mis en avant ce conflit et ayant navigué du côté de son approche clairement orientée, je suis allé faire un tour dans le camp d’en face pour essayer de comprendre sans a priori et plus globalement cette inextricable tragédie. Ce que j’ai peu à peu entrevu en soulevant le tapis de l’Histoire a rajouté une sidération à celle provoquée par l’horrible pogrom du Hamas. Ce pas vers là-bas m’a renvoyé à notre côté de la Méditerranée jusqu’à réaliser la gigantesque imposture et manipulation qui fait la situation actuelle.
J’aurai dû m’en tenir là mais une nouvelle rencontre sur internet m’a obligé à jouer les prolongations. Il s’agit d’un ancien haut responsable du KGB, chargé de la déstabilisation dans les pays non marxistes qui, après avoir fui au Canada, a fait une série de conférences pour expliquer la méthodologie employée pour fracturer de l’intérieur ces sociétés idéologiquement concurrentes. C’est un récit glaçant mais qui montre combien tout ce qui avait été fait par eux depuis la guerre froide et révèle parfaitement ce qui est aujourd’hui ici. Elle m’a fait l’effet d’une révélation quant à la dérive idéologique et intérieure d’une grande part de celles et ceux que j’ai côtoyé depuis mon éveil politique dans les années 70.
« D’un siècle à l’autre… » se veut une synthèse des deux précédents et les complète par ce dévoilement et par les faits que l’Histoire en marche continue de déposer.
Si la thématique de ces trois écrits est la même, à savoir la génération à laquelle j’appartiens ainsi que l’idéologie et les croyances qu’elle a engendrée et si des points de vue se recoupent, chacun de ces textes approfondi et précise un moment de cette épopée. Ils me semblent apporter des éclairages actualisés et des faits documentés qui aident à mieux comprendre ce qui est et qui, sans que cela soit vraiment perçu, nous fait.
S’il y a un peu de hargne dans mes propos, c’est parce qu’une parole directe et énergique permet je crois d’éviter le moralisme et le soporifique que le trop de pointillisme en surplomb engendre. S’ils sont sans ménagement, c’est bien plus pour faire réagir que pour blesser.
Cette hargne peut sembler frustration personnelle mais c’est seulement le mal que me fait et nous fait si j’en crois d’autres (c’est aussi en y pensant que j’écris) le spectacle quotidien du délitement politique et moral offert par celles et ceux en qui j’ai crû depuis plus de 40 ans. Y voyant plus clair après avoir fait cet autre pas de côté, j’estime désormais que cette gauche post 68, malgré les avancées positives du début, a depuis fait plus de mal que de bien à notre pays commun ainsi qu’à notre bien vivre ensemble. Le statut d’apatride et parfois de traître avec les pertes amicales que cela provoque n’est pas toujours agréable mais ce dévoilement m’est bien plus salutaire que le prolongement de l’aveuglement.
Tout cela pourrait ressembler à une petite entreprise complotiste de plus mais les faits passés que je cite sont documentés et irréfutables et ceux que l’Histoire vient déposer de plus en plus vite en confirment leurs effets. D’autre part, la grande habitude de la gauche a toujours été de camoufler ce qui, venant de son camp, contredisait son rêve rédempteur, du chapelet d’horreurs du siècle dernier aux rapprochements, renoncements et petits arrangements, qui n’ont jamais cessé depuis.
Force est de constater que, du siècle précédent à celui-ci, c’est de ce bord que viennent les plus grandes falsifications. Non pas qu’il n’y ait pas eu de coups très tordus de la part du camp d’en face mais le premier a commencé bien avant la Guerre froide, a eu une volonté déstabilisatrice quasi scientifique et est toujours d’actualité car ayant bénéficié du sceau du Bien, il n’a cessé d’enkyster le plus grand nombre. Il a ouvert la porte à toutes les falsifications de la réalité au non du bien, permettant d’enjamber en tous sens le réel et les butées indépassables avec une sorte d’apesanteur puérile faite d’idéalisme déconnecté afin d’emboîter de force le réel dans ses croyances vertueuses. La décomposition de notre gauche n’étant que l’aboutissement de ce long processus devenu si lourd de non-sens, d’affabulations égotiques et de mentir à soi et aux autres.
Il m’a alors semblé que le temps que nous vivons obligeait à débusquer ces dévoiements de vérité qui, autant que d’autres processus plus technologiques, font la perte de vue en soi. Je me suis employé à essayer de suivre le fil d’ariane qui les relie sans pensée obscure ou parti pris idéologique. Si j’ai abandonné ce camp ce n’est pas pour aller me réfugier dans un autre mais je garde précieusement mon aversion pour les manipulations et les faux-semblants d’où qu’ils viennent, ceux au nom du bien étant bien plus difficiles à reconnaître et accepter..
Il me semble surtout que cette pensée simplificatrice et la surabondance d’un émotionnel orienté aux dépens de la raison et des évidences profondes sont tout aussi dangereuses pour là où nous allons que les perditions dans le nuage connecté. La déconnexion au réel et l’esprit de meute et qui en découle sont l’exact contraire de ce dont nous aurions besoin pour nous préparer à ce sans répit qui inexorablement vient et il n’est pas besoin d’être grand visionnaire pour imaginer les ravages que ce dérèglement au dedans rajoutera à celui du dehors. C’est, au bout du compte, ce sombre présage sur lequel celles et ceux qui en auraient la charge ne semblent pas devoir alerter qui est la principale motivation de ce travail d’écriture.
UN TÉMOIGNAGE ESSENTIEL
En 1984, Yuri Bezmenov, ancien haut gradé du KGB dont le rôle était d’organiser la subversion idéologique à l’extérieur de l’Union Soviétique, après s’être réfugié au Canada dans les années 70, a fait une série de conférences pour expliquer de façon très détaillée le processus élaboré pour organiser étape par étape la déstabilisation par l’intérieur des pays non marxistes.
Il décrit les cibles privilégiées à approcher (c’est à cette occasion qu’ils ont inventé le terme d’ »idiots utiles ») et pourquoi il était impératif de s’en débarrasser après utilisation. Cela n’est pas allé jusque-là chez nous, mais l’a été dans d’autres pays qu’il cite dans ses interventions. Si nous n’avons été épargnés par cette détermination totalement cynique, on comprend à l’écouter comment ce dispositif élaboré après Yalta, pleinement développé pendant la Guerre froide et continué après la Chute du mur a très bien fonctionné ici.
Cette entreprise me semble un rouage essentiel et éclairant de tout ce que nous avons vu apparaître chez nous depuis 80 ans et dont aujourd’hui a des airs d’aboutissement.
Voici un lien vers un entretien de Yuri Bezmenov
https://www.youtube.com/watch?v=uHxyII04iWM&list=PLdl8U7-iJJRrh7oj3LYszw97p7YLA1__K&index=5
Et un autre vers une conférence plus longue (les deux vidéos sont sous titrées en français) https://www.youtube.com/watch?v=xA2bAHFJ-kk&list=PLdl8U7-iJJRrh7oj3LYszw97p7YLA1__K&index=2
Vu le pedigree du nouveau maître du Kremlin, peut-on penser que ces dispositifs ont été abandonnés ou bien améliorées par les avancées technologiques ?
Depuis l’engagement de la France en faveur de l’Ukraine, la Russie nous livre une guerre de déstabilisation par des moyens très rudimentaires ou très sophistiqués. Rappelez-vous : il n’y a pas si longtemps la milice Wagner s’était dotée d’un impressionnant centre de commandement high-tech dédié à cette guerre informatique. Qui en parle encore alors qu’il paraîtrait impensable qu’il ait été démantelé après l’assassinat de son fondateur ?
Il est étrange que nous soyons si obnubilés par l’extrême présent pour ne pas voir combien cette campagne de désinformation et d’intoxication par retournement de l’accusation vient de très loin, alors que l’Histoire en marche a retourné la plupart des cartes et qu’internet facilite la recherche et la mise à jour de nos connaissances.
UNE IMPOSTURE DIABOLIQUE
L’Union Soviétique a été aux côtés d’Israël jusqu’à sa création car beaucoup de juifs venant de Russie étaient acquis aux thèses socialistes et représentaient l’extrême gauche de l’époque. L’organisation collectiviste en Israël au travers des kibboutz s’était faite en opposition au productivisme capitaliste et représentait une forme d’idéal de vie. Il y avait ainsi en Israël une partie des juifs qui, opposés à ce type d’organisation, s’employaient à développer un système basé sur une autosuffisance agricole.
Tout a changé avec la Guerre froide. En 1948, à la suite de la création d’Israël, les états arabes du pourtour l’ont aussitôt attaqué et le rapport des forces étant totalement disproportionnées, ces derniers auraient dû logiquement l’emporter, avec pour conséquence que ce nouvel état aurait été décimé à sa naissance. C’est l’énergie du désespoir et le soutien militaire américain qui ont renversé la donne.
L’URSS a alors vu l’avantage qu’il y avait à faire de ce nouveau pays un «petit satan» libéral car le «grand satan» américain était bien plus puissant et impossible à combattre directement. De plus la «morphologie» religieuse basée sur l’illicite et le licite, très ancrée dans les populations arabes, était en accord avec une dialectique matérialiste opposant sans nuance le bien marxiste au mal capitaliste, les exploiteurs aux exploités… C’est dans ce contexte qu’ils commencèrent à initier les Palestiniens à leur approche et à soutenir financièrement et militairement leur résistance.
Ainsi démarra ce qui m’apparaît comme la plus grande entreprise de manipulation et de déstructuration de l’après seconde guerre mondiale, avec des répercussions sans fin des deux côtés de la Méditerranée. Le déchaînement régressif d’irrationalité haineuse que l’on a vu se dérouler sous nos yeux alors qu’une boucherie innommable venait à peine de se terminer est l’aboutissement de cette entreprise et ce pire n’est pas près de s’arrêter car il concerne un ennemi prédestiné, de tout temps et de tous bords : le juif. Une réaction aussi paroxystique de ressentiments haineux, dans la rue, les universités est la preuve de cette haine profonde qui relie tous les extrêmes. De ce fait, ce débordement de haine irrationnelle fait que l’antisionisme ne peut plus être désormais aussi séparé de l’antisémitisme.
La génération qui a inventé l’altermondialisme avait aussi une certaine détestation de la démocratie car ne pouvant qu’être libérale. Ayant malheureusement échoué sur presque tout au plan politique (davantage du fait de sa propre faiblesse et de son « idéologisme » approximatif), cette guerre était une occasion innespérée de se refaire une santé et de déverser sa frustration d’autant que ce conflit coche toutes les cases binaires du bien et du mal. De plus, le narratif que l’Union Soviétique lui a servi était un «prêt à porter» parfait car il définissait précisément un camp génocidaire, colonialiste, libéral, spoliateur…. Surtout riche et surarmé contre pauvre désarmé. Et par-dessus tout juif pour beaucoup d’autres, comme on peut le voir avec les thèses complotistes qui ont ressurgi après les Gilets jaunes et la Covid.
Pour ces tiers-mondistes, cette offre avait un tel effet botoxant qu’ils l’ont adopté les yeux fermés et à force d’enfermement dans cette croyance, la déconnexion cognitive qui bloque toute remise en question a facilité la fuite en avant. On peut aussi penser que l’ excès de ressentiment récent vient aussi du dégoût d’avoir soutenu des personnes qui ont commis cette horreur du 7 octobre, ressentiment qu’il a fallu expurger par le retournement accusatoire.
Pour leurs successeurs, c’est bien plus ambigu par l’hallali sur les victimes dès le lendemain de l’horrible boucherie. Le romantisme révolutionnaire adolescent et l’angoisse écologique ne suffisent pas à l’expliquer. Il ne peut y avoir qu’une exacerbation démentielle venant d’un endoctrinement puissant pour expliquer un tel comportement.
Sur le plan médiatique, la récente guerre a aussi été un paroxysme de connivence générationnelle et plus douteuse, prolongeant le déséquilibre informationnel au-delà des évidences que le réel apporte (voir texte précédent « D’une rive à l’autre »).
Quant au rapprochement droite et gauche très extrême sur cette question, elle a été des premiers temps de la création d’Israël et n’a jamais vraiment cessé dans un balancement mauvais entre ici et ce là-bas, terreau d’un antisémitisme plus absolu encore.
Le problème est que si on revient à cette histoire sans a priori et que l’on s’attache point par point à l’énumération des griefs contre Israël, on s’aperçoit que la plupart sont faux et volontairement mis en avant. Même si quelques autres considérations peuvent être prises en compte et sans nier des coups tordus perpétrés par ce camp qui n’ont toutefois pas bénéficié de la même mansuétude.
Cette falsification s’est prolongée sans retenue tout au long de la récente guerre à Gaza. Si là aussi et malgré l’horreur, on essaye aussi de comprendre sans a priori, on s’aperçoit qu’Israël ne pouvait pas vraiment faire autrement que ce qu’elle a fait. Détruire les tunnels sans toucher aux habitations était impossible, faire moins de morts alors que le but du Hamas pour soulever l’opinion était qu’il y en ait le plus possible dans sa population, ne pas interdire l’accès aux journalistes, non pas pour cacher mais pour les protéger du fait que cette guerre était un cas absolument unique (en zone surpeuplée, essentiellement urbaine et avec un ennemi surarmé et préparé pour ce type de guerre), ne pas simplement se poser la question de l’absence d’abri pour les civils palestiniens (comme c’est le cas pour tous les habitants d’Israël, en Ukraine…), et ne pas vouloir voir que sans le dôme de fer, le territoire israélien aurait été en grande partie détruit du fait des centaines de roquettes envoyées par le Hamas, le Hesbolha et consorts depuis des années…
Être sur le terrain et voir des horreurs n’empêche pas de réfléchir ni de se remettre en question.
Cette entreprise déstabilisatrice est depuis près d’un siècle immensément maléfique pour tous et tragique pour celles et ceux qui l’acceptent afin de se détourner de leurs propres contradictions ou frustrations et plus particulièrement ici, pour s’embellir. Elle est aussi une opportunité sans cesse adaptée et renouvelée pour les manipulateurs de tous horizons car lorsqu’on traite les génocidés de génocidaires et que ça prend, on réalise que l’on peut tout retourner et le déchaînement régressif d’irrationalité haineuse que l’on voit se dérouler sous nos yeux est la continuation de cette « radio mille collines » à bas bruit dont la petite musique mensongère traverse sans fin les générations et les cultures. Et comme, avec la crise climatique, on aura de plus en plus besoin de boucs émissaires, on peut penser que cette stratégie accusatoire a de l’avenir sans la nécessité d’interventions extérieures.
AU DÉBUT DU DÉTOURNEMENT
Les premiers à être retournés ici furent les staliniens communistes comme ils l’avaient fait lors du pacte germano-soviétique en passant de collaborateurs à résistants quand Hitler l’a rompu (c’est bien lui qui l’a rompu et non l’Union Soviétique). Ils suivirent là aussi les consignes du grand frère.
Dans les années soixante, ce revirement s’est étendu à l’extrême gauche trotskiste qui, tout en s’opposant aux staliniens, n’en était pas moins marxiste. Elle avait tout d’abord été sensible à l’idéal sioniste des kibboutz communautaires, nombre d’intellectuels juifs étaient appréciés et les mouvements de gauche et d’extrême gauche bénéficiaient de leur connaissance du marxisme acquise en Russie. De plus, c’était une façon de prendre le contre-pied de l’hostilité catholique envers les juifs, encore très présente à cette époque.
Les choses ont alors changé rapidement à la suite de la propagande russe et du rapprochement avec les combattants palestiniens. Pierre Goldman explique comment lui et ses amis juifs gauchistes avaient senti le vent tourner et à « percevoir comment l’antisémitisme suintait en sourdine du discours pro palestinien » (Libération du 31 octobre 1978). Yuri Bezmenov explique aussi comment il avait été surpris par ce revirement de la part de la direction au Kremlin.
L’autre avantage pour nos gauchistes était que cette proposition matérialiste permettait de mettre de côté la dimension religieuse de ce conflit, leur hostilité aux religions leur interdisant d’entrer dans cette contrée maléfique. De plus cette approche marxisante « exploiteurs-exploités » qui ravissait les tenants du matérialisme socialiste permettait aux Arabes et aux mouvements de libération palestiniens de cacher le caractère religieux et fondamentaliste de leur projet qui veut qu’il soit inconcevable qu’une terre conquise et consacrée soit reprise, qui plus est par des juifs et pire encore que des musulmans se retrouvent sous leur autorité (1). Si donc les juifs, de génocidés devenaient des génocidaires, la justification de la création d’Israël à cause de la Shoah devenait caduque.
Dans les années 60, des intellectuels comme Michel Foucault ont repris cette accusation de génocide israélien et depuis elle n’a cessé de s’étendre, notamment dans les universités françaises. C’est d’ailleurs nos universitaires, très prisés pour enseigner aux USA, qui l’ont transmise aux campus anglo-saxons.
Après 68, la gauche anticapitaliste et anti-impérialiste ayant de plus en plus de mal à prendre pour référence la doctrine soviétique puis maoïste suite aux révélations sur le Goulag et les famines, tourna son regard vers le Moyen-Orient. C’est ainsi qu’elle fit de la cause palestinienne la grande cause émancipatrice idéalisée sans se soucier des relents antisémites qui en émanaient depuis l’allégeance du grand mufti de Jérusalem à Hitler. Celui-ci l’a hébergé en Allemagne pendant toute la guerre et, la fin de celle-ci, recherché par les Anglais, il a du son salut à la France qui l’a exfiltré au Liban.
Suite logique à l’esprit 68, l’altermondialisme, version soft et plus « grand public » de l’idéal révolutionnaire prit le relais.
En 1984, alors que l’Union Soviétique est à l’agonie, Novotsi, un organe russe de propagande se faisant passer pour une agence de presse publie un pamphlet à destination de l’étranger intitulé « les sionistes profitent de la terreur » ou les mots « racisme », « colonialisme » sont employés environ 300 fois en y ajoutant « génocide israélien » et « solution finale à la question palestinienne ». Cette inversion de l’holocauste est la même rhétorique soviétique relancée après la « guerre des six jours » en 1967. Même si ce travail souterrain de falsification et de déstabilisation n’a pas été chez nous aussi meurtrier qu’ailleurs, il a suffisamment été bien accueilli pour intoxiquer les esprits de celles et ceux qui par idéologie ont été exposés à cette « dialectique » perverse. Elle a tellement bien pris qu’elle est devenue une façon de penser normative transmise de génération en génération, une approche totalement faussée de la réalité faite de renversements accusatoires pour conforter ses croyances, de mises à l’index agressives pour s’absoudre, d’idéalisme et d’idolâtrie simplistes…
Pierre-André Taguieff (2) décrit très bien ce principe de renversement des valeurs : « Pour les « guérilleros » d’extrême gauche… les nations occidentales qu’ils accusent d’être « dominantes » et « néocolonialistes » ne sauraient être vraiment démocratiques. Ce qui laisse entendre qu’il y a dans le « Sud global » des sociétés prétendument illibérales, autoritaires ou néototalitaires, que nombre de ces prétendues autocraties ou dictatures sont aussi légitimes que respectables… » et concernant la mutation de l’antisionisme en antisémitisme : « Au cours des deux dernières décennies, l’antisionisme conspirationniste s’est banalisé sur les réseaux sociaux. Mais la nouveauté est que des universitaires de gauche et des militants des droits de l’Homme n’hésitent plus désormais à diffuser des messages accusant les sionistes ou les Israéliens d’être les maîtres du monde ou de diriger l’Amérique. » Il cite un juriste belge avocat de la Ligue des Droits Humains (LDH) qui a posté ce message sur Facebook : « les vrais maîtres du monde, ce sont les Israéliens. Trump n’est (comme ces prédécesseurs) que leur marionnette armée. Ce sont eux qui tirent. » Sur la présentation de son livret en dos de couverture Pierre-André Taguieff synthétise très bien cette dérive : « Pour l’extrême gauche occidentale, la « cause palestinienne » joue le rôle d’une nouvelle « cause du peuple » tandis que les « sionistes » sont diabolisés comme les nouveaux « nazis ». Mais la vision islamiste apocalyptique du « combat final » contre les Juifs, censés incarner l’ennemi absolu, voire le Mal, confère une dimension sacrale à la lutte contre « Israël » et le sionisme mondial. La lutte contre les Juifs devient la voie de la rédemption. C’est pourquoi les convergences entre les gauches radicales et l’islamisme mondialisé sont si inquiétantes. »
Le marxisme, la pensée de gauche et plus encore celle de l’après 68, se sont construits comme l’islam sur une affirmation de pureté. Pour les premiers, c’est un idéal de pureté sociale qui s’est diffusée pour devenir une forme de religiosité égalitariste, accentuée chez nous par la référence à 1789 pour la violence accusatoire. Le second s’est dès son origine présenté comme un monothéisme absolu venant par sa pureté coiffer les deux précédents et cette supériorité a été inculquée depuis le plus jeune âge.
De ce fait, cette approche doctrinale à laquelle les adeptes des deux rives s’accrochent désespérément envers et contre tous les échecs accumulés a parfois des allures de « mystique millénariste » d’autant que leurs certitudes d’être du côté du Bien les autorisent à s’absoudre de tout.
On a vu récemment que la gauche que l’on disait modérée pouvait elle aussi aller très loin dans ce sens. Oser faire allégeance à son extrême dont elle connaissait son ambition malsaine, oser la renier une fois sauvée (ce qui explique la haine légitime de LFI envers le PS) et peut-être s’en rapprocher à nouveau lorsque les premiers auront fait mordre la poussière au second lors des prochaines échéances électorales. Et oser se retrouver aux côtés de « fiché S » et gesticulateurs misérables à l’Assemblée ainsi que se permettre faire chantage sur chantage à un gouvernement au risque d’affaiblir considérablement notre pays commun a des allures de fin de règne jusqu’au boutiste.
Il est aujourd’hui incontestable que la gauche post 68, au pouvoir, à l’Assemblée nationale et dans la rue a, par sa déconnexion au réel, fait énormément de mal économiquement à notre pays. Ce qui ne l’empêche pas de réclamer toujours plus de dépenses. Elle est en grande partie responsable de la montée de l’extrême droite depuis les débuts du FN mais elle s’en prétend toujours son meilleur ennemi. C’est aussi une grande atteinte morale pour tous par sa capacité à tout oser, à s’affranchir de tout constat lucide afin d’en tirer les conséquences par l’agir.
Par sa manière de se prétendre toujours le contraire de ce qu’elle est, elle est devenue un credo laïque de substitution. La dissonance cognitive cérébrale qui fait que le cerveau préfère l’enfermement amplifie cette fuite en avant et de la préservation des acquis à n’importe quel prix. Cette déconnexion neurologique qui était indispensable dans les temps de survie est d’autant plus grande que nous sommes dans un temps d’inquiétude.
Ce credo est si ancré que celles et ceux qui n’en passent pas moins, même sans arrière-pensée idéologique, ont du mal à être aussi critiques qu’ils devraient l’être devant tant de compromissions malsaines car ils craignent que la « police des bonnes mœurs » ne les accuse de faire le jeu du RN ou d’être islamophobes. L’accusation de « fasciste », voire « nazi » envers les personnes qui pensent différemment est la preuve évidente de cette perdition furieuse et inquiète, autant par les périls du dehors que par le sentiment de sa propre inanité.
Pour les vieux soixhantuitardés qui font une partie de l’électorat de l’extrême gauche, c’est encore autre chose. Ayant sur le plan politique échoué tout au long de leur carrière de rebellocrates à changer quoique ce soit et à définir, comme l’avait fait Marx en son temps, une proposition alternative cohérente qui serait en opposition avec ce qui fait l’essence de ce que l’on veut combattre (la loi du marché), ils arrivent en fin de course, plein d’amertume envers les responsables de ce naufrage qui n’est pas tant l’ennemi d’en face que plus simplement eux-mêmes, leur paresse intellectuelle et leurs petits accommodements festifs. Et plutôt que de le reconnaître afin de finir moins alourdis comme l’ont fait tant d’autres qui ont très vite compris l’impasse ontologique de tout ce fatras, ils s’acharnent avec une obstination de bousier à tenter le tout pour le tout avant le départ pour l’Ephad.
Ils sont assez « intelligents » pour savoir qu’ils n’arriveront jamais au pouvoir et que leur rêve de petit califat où l’argent coulerait à flots, serait réparti en tout égalitarisme et où patrons et banquiers seraient tenus en joue est une profonde sottise mais ils agissent non pas en fonction de leurs valeurs mais pour arriver à tout empêcher et à vivre ce grand soir tant espéré, parodie de 1789. Karl Marx à dit : « la reprise du passé, par décision de la conscience et non par des lois immanentes, ne peut être que comique. L’Histoire, de tragédie devient farce une fois qu’elle se répète. » Cette mascarade est malheureusement tragique pour tous quand on sait que la crise climatique exigerait au contraire bienveillance, lucidité et pragmatisme.
Cette mascarade est malheureusement tragique pour tous quand on sait que la crise climatique qui vient exigerait au contraire bienveillance, lucidité et pragmatisme.
Voilà comment ce détournement de réalité avec retournement accusatoire au profit de ses convictions, transmis de génération en génération, des staliniens aux trotskistes puis à partir de 68 aux tiers-mondistes et altermondialistes, pour finir par être ingurgitée plus récemment par les décolonialistes wokistes avec l’aide de nombre d’intellectuels de l’ancien temps et leurs petits suiveurs n’a cessé de produire ses fruits toxiques depuis plus de 70 ans. Elle est aussi devenue habillage simpliste de confort et norme de pensée rassurante.
Le maître du Kremlin n’a désormais qu’à souffler sur les braises pour que le feu reprenne. C’est ce qu’il a fait avec les mains rouges, les étoiles bleues pour la population ou de manière bien plus sophistiquée pour fragiliser l’état avec les cyberattaques, les fausses informations et fausses images. La situation exécrable et paroxystique que nous vivons aujourd’hui, de la conflictualité à la perdition intérieure doit autant à l’Union Soviétique et à la Russie qu’aux réseaux sociaux.
UN NON INESPÉRÉ
L’extrême gauche a tout de même eu sa petite victoire, c’est celle du Non au référendum sur la Constitution européenne. Le OUI était donné gagnant mais leur campagne antilibérale a été si efficace, notamment sur France-Inter avec Daniel Mermet ou officiait un certain François Ruffin mais aussi dans leurs « cafés repaires » disséminés sur tout le territoire, avec la proposition de RIC d’Étienne Chouard devenu le grand « sachant » du moment (RIC refilée bien plus tard aux Gilets Jaunes et dont j’avais écrit à cette époque qu’avec notre sens de l’équilibre et du débat constructif, ça ferait bien marrer dans toutes les chaumières du monde s’il était institué chez nous) ainsi qu’avec l’appui d’intellectuels comme Naomi Klein, Noam Chomsky… que le NON l’a emporté et la constitution a dû être abandonnée au profit d’un simple traité. Eux considèrent toujours que c’était un vol démocratique mais avec le recul, on peut se féliciter que leur néomarxisme littéral dont on mesure désormais l’inconséquence et les conséquences n’ai pas eu le dernier mot.
En même temps que le sentiment d’avoir été spolié de leur victoire leur est apparu, celui de leur capacité à prendre en main le plus grand nombre de par leur expertise stratégique et dialectique. Ils ont compris qu’ils étaient trop bien assis pour être de vrais « guérilleros » mais assez malins et intellectuellement compétents pour manipuler sans fin en usant à tout va de l’entrisme, spécialité trotskiste. Ce Non de 2005 a marqué leur grand retour et un tournant stratégique.
Il est très étonnant que nos savants commentateurs qui se relaient dans les médias ne fassent pas plus l’analyse de ce basculement. Face à tant d’échecs, à cette seule victoire et à leur aveuglement volontaire en accusant à tout va, on peut comprendre qu’ils soient assoiffés de revanche.
Si de notre côté, nous ne comprenons pas que ce sentiment de spoliation face à leur seule victoire est la principale motivation de toute la gauche extrême jusqu’à aujourd’hui, on ne comprend rien à leur jusqu’au-boutisme, aux revirements, à leur propagande forcenée auprès des plus jeunes et de la population musulmane, à la stratégie qui consiste à passer du chaud au froid, de l’invective à la modération, de la rue à l’assemblée, de la vocifération à la pondération, des rapprochements nauséeux au programme commun avec des supplétifs conciliants (à qui ils n’hésitent pas à faire mordre la poussière quand ils s’opposent à eux), dans le seul but de créer des fractures et de la conflictualité par tous les moyens, d’embrigader et de brouiller les pistes pour s’approprier des parts de cerveaux disponibles. Sans soucis de notre bien commun et de la vérité des faits.
L’AUTRE PIERRE D’ANGLE DE LA FUITE EN AVANT
Ce qui m’apparaît aujourd’hui comme étant l’autre fondement de la grande dérive est l’entre-deux inventé en 68 que je nomme le « Ni,ni-Tout,tout » (ni capitalisme, ni marxisme mais de l’un à l’autre au gré de mes envies de pureté sociale ou de liberté et petits plaisirs personnels). J’étais de la génération suivante mais comme mes prédécesseurs, j’ai longtemps cru à cette espérance accommodante sauf que le réel ne se laisse pas tordre facilement et très vite m’est apparu l’impossibilité de ce grand écart entre ces deux façons d’appréhender la gestion du dehors : planification pyramidale imposée ou liberté d’agir et d’entreprendre.
Le libéralisme n’est pas moral et ça peut être un avantage car il se prête à plus de modulations, de perméabilité et de liberté de vivre, même de manière opposée à son principe, le marxisme est un bloc monolithique si moral qu’il est trop lourd pour s’adapter et lorsqu’un groupe d’individu planifie à l’extrême la gestion du dehors, il est très vite tenté de s’occuper de celle du dedans. Surtout si c’est pour le bien de tous. Il est aujourd’hui clair qu’il n’y a que l’autoritarisme coercitif qui comme en Chine permet d’associer libéralisme économique et marxisme étatique. Ces deux approches sont trop opposées pour pouvoir s’assembler aussi facilement mais du côté du libéralisme, il peut y a la possibilité d’un profit social mais cela suppose pragmatisme et raison pour ne pas gripper la « machine à cash » et produire un résultat inverse.
Plutôt que de reconnaître ces butées indépassables, une majorité a refusé l’évidence et a préféré s’affranchir du principe de réalité et du dévoilement de l’Histoire en marche. Ce narratif basé sur un mensonge rédempteur avec son prêt à porter simplificateur devint une panoplie idéale pour s’alléger de ses contradictions et s’autoriser à bâtir à l’infini de mirifiques châteaux de sable que le réel n’a jamais cessé d’effondrer.
Celle et ceux de cette époque se sont approprié sans retenue la trousse à outil narrative proposée par l’Union Soviétique car elle s’emboîtait idéalement avec leur rêve émancipateur: falsification, retournement accusatoire, dissimulation…, tout cela permettant d’avoir un axe du mal et par effet miroir, un du bien clairement définis et d’enjamber allègrement les contraintes doctrinales. Tout devenait ainsi nouveau, présentable et adaptable.
Cette parenthèse enchantée nous a permis de croire que toutes les mythologies accumulées depuis des siècles s’étaient incarnées dans notre génération et qu’affranchis de toute attraction, le réel n’avait qu’à bien se tenir face la toute-puissance de notre mental retranscrit en théories pointillistes, débats discursifs, dépassements en tout genre, programmes et édits vertueux. Cette capacité générationnelle à s’arranger de tout pour se virginiser a ainsi été un terreau fertile pour les entreprises déstabilisatrices. On voit désormais combien cette puérilité charmante, menée par le bout du nez par nombre de mal intentionnés, a pu faire de dégâts dans les consciences comme dans notre vivre ensemble. Il est d’ailleurs significatif que cette génération au sens large (c’est plus les plis de pensée qui la constitue que leurs origines dans le temps) si prompte à sermonner et à demander des repentances ait été si indulgente envers ses propres déficits.
CCette approche n’a cessé de se transmettre, si bien qu’aujourd’hui nous avons d’un côté la Russie qui a repris ses activités déstabilisatrices et de l’autre cette bigoterie liquide et surannée dans laquelle un trop grand nombre barbote encore comme des canards sans tête, sans ancrage au réel et ravis de leur embastillement ; les uns pour prolonger leurs simulacres révolutionnaires, les autres pour pavoiser dans les « dîners en ville » et dans l’espace médiatique où, une fois le mur du réel enjambé, les « ébats » peuvent se prolonger à l’infini tout en évitant les remises en question profondes.
C’est dans ce contexte que la gauche « festive » (3) est apparue. Cette gauche-là n’a pas eu trop de mal à s’accommoder des avantages proposés par l’ennemi libéral qui était en pleine émergence. Malgré les avancées sociétales incontestables (même si elles ne sont pas toutes l’apanage de la gauche) provoquées par la révolte première, elle est très vite passée de la révolution permanente à la rigueur persistante lorsqu’elle a accédé au pouvoir puis a dû se résoudre à passer sous les « fourches caudines » de l’économie de marché après la Chute du mur.
C’est dans ce refus de le reconnaître vraiment comme cela a été fait ailleurs et d’agir en conséquence qu’est la faute première et c’est ainsi qu’elle a commencé à se perdre. Le monde ouvrier a très vite vu l’impasse et l’a abandonné sans que cela la fasse douter. Elle a simplement continué à chercher des parades pour faire omerta, à faire diversion à coups d’effets de manches grandiloquents et plus il lui était difficile d’écoper, plus elle s’est drapée dans des principes moraux pour cacher le naufrage. En allant jusqu’à s’approprier l’humanisme qui est notre patrimoine commun pour en faire une guimauve émotionnelle. Et pour les plus effrénés, de la radicalité de pureté et l’égalitarisme absolutiste jusqu’à une détestation de notre identité assimilée au libéralisme honni.
Il est regrettable que si peu, qui ont la visibilité médiatique et les outils intellectuels pour le faire, ne se soient attelés à en faire un bilan salutaire, sans excès et sans orientations contraires de cette dérive alors qu’il y a désormais assez de recul et d’Histoire passée pour le faire, ne serait-ce que pour ne pas le laisser à celles et ceux qui s’en emparent de façon brouillonne, excessive et orientée. Au-delà de la connivence générationnelle et du fait que ce « hors-sol » permet digressions et débats infinis, il y a la crainte d’être accusé de « faire le jeu » de qui on sait par ceux-là mêmes qui n’ont cessé de le faire grossir.
Il ne s’agit, non pas de se mortifier mais de reconnaître sincèrement les erreurs pour ne pas remettre les pieds dans les mêmes ornières. Cela aurait notamment permis à la gauche d’avancer au lieu de s’embourber dans une forme de mort lente et pathétique que chaque jour atteste. C’est pire encore du côté des plus embastillés, si fiers de leur splendide épopée qu’ils dispensent sans retenue, comme chez LFI par leur institut de formation, la proximité universitaire et en famille. On voit aujourd’hui les dégâts de cette prolongation déconnectée qui ne permettra pas d’être intérieurement à la hauteur de ce qui vient. Qui au contraire en amplifiera la violence.
Cette sortie progressive de l’ancrage au réel et à soi pour accommodations personnelles ou idéologiques me semble complémentaire de l’entreprise soviétique. Ayant précédé ce que les réseaux sociaux ont amplifié, ces deux composantes m’apparaissent comme des rouages aussi importants que ces derniers quant à la perte de repères dont on voit les ravages.
D’UN EXTRÊME À L’AUTRE, LA GRANDE CONNIVENCE
Dès le lendemain du 7 octobre, Alain Soral, antisémite notoire et avec lui toute l’ultra droite, utilisent ce retournement de l’accusation pour s’en prendre sans retenue à Israël. Alain Soral et Rivarol, journal de cette ultra-droite ont été les premiers à parler de génocide dont Israël serait coupable alors qu’un vrai génocide contre les juifs venait d’être perpétré le 7 octobre. Il fut ensuite repris en chœur par toute la gauche.
Ce même Alain Soral, quelque temps auparavant, avait dit à propos d’un livre de l’ultra-gauche édité par en Allemagne par une maison d’édition ultra-droite : « l’ultra gauche comprend que le conspirationnisme est la nouvelle intelligence politique ». Il y a même vu le signe que « le complotisme intelligent de la droite nationale » aurait « contaminé la partie la plus sérieuse, celle qui réfléchit sans œillères, de l’extrême gauche », estimant que « des programmes communs se profilent ». Tout est dit et quand on voit désormais la porosité entre ultra-gauche, extrême gauche et même gauche modérée dont il n’est pas certain que lors des prochaines échéances, elle ne fasse pas à nouveau à nouveau allégeance à LFI et au NPA pour se sauver une nouvelle fois.
Lors des manifestations des Gilets jaunes, on a pu voir l’extrême gauche aux côtés de l’autre extrême (un possible grand soir, ça ne se refuse pas même si on doit le partager avec ceux que l’on prétend combattre) et comme par hasard le RIC de 2005 est réapparu pour le bonheur de ceux dont la stratégie était une invraisemblable misère.
Cet étrange ballet a continué avec la Covid et le complotisme. Mme Pinçon-Charlot, communiste et grande pourfendeuse des Riches est apparue dans le documentaire complotiste « Hold-Up » où elle a fait sienne la thèse qui affirmait que les élites financières mondiales avaient intentionnellement laissé se répandre le virus pour restructurer la population mondiale. On a peu à peu vu la bonne pensée de gauche se pavaner sous les insignes nazis et accepter les accusations d’assassins envers les représentants de la nation.
De la crédulité paresseuse à l’indécence coupable, il n’y a parfois qu’un frêle paravent. On peut penser que ce brouillage mental, pour lequel les mots ont perdu sens précis et valeurs, est une aubaine pour Poutine et nul doute qu’il doit amplifier le travail entrepris par ses prédécesseurs soviétiques.
TOUT CELA N’EST PAS NOUVEAU
En 1948, Maurice Bardèche, beau-frère de Robert Brasillach, parle de « génocide israélien ». Quatorze ans plus tard, l’ancien collaborateur belge (et idéologue néofasciste) Jean Thiriart assure, lui, que « ce qui a été reproché aux Allemands de 1933-1945, les Israéliens le répètent avec le cynisme présomptueux d’un peuple enivré de trois mille ans de messianisme. »
Autre figure importante, François Genoux, banquier suisse, éditeur testamentaire d’Hitler et de Goering, radicalement antisémite (4), participe à la création d’un Front National en Suisse et organise le mouvement des jeunes de ce FN. Il est parallèlement le soutien inconditionnel et le financier jusqu’à sa mort des mouvements de libération arabe d’obédience marxiste, dont le FPLP palestinien. Il finance également la défense de tous les terroristes jusqu’à Carlos. Il fera aussi office de passeur entre les mouvements arabes et ceux qui les soutenaient en Europe, de l’extrême droite à l’extrême gauche.
Depuis ce 7 octobre, extrême-droite antisémite et extrême gauche antisioniste (désormais, l’autre mot de l’antisémitisme) partagent sur les réseaux sociaux leur détestation d’Israël (Dieudonné et Soral n’ayant plus aussi mauvaise presse), comme les deux courants totalitaires venus d’Allemagne et d’Union Soviétique l’ont été par leurs manières expéditives envers les Juifs, shoah pour l’un et pogroms pour l’autre, par le ballet détestable du pacte germano-soviètique et par l’allégeance de personnalités de gauche à Pétain. C’est désormais ici et maintenant qu’antilibéralisme et antiaméricanisme font le lien entre des forces contraires, gauchisantes et ultranationalistes et de façon ubuesque avec les fondamentalistes islamiques.
L’exemple de Médine, rappeur français est édifiant. Après avoir fait une « quenelle » (salut nazi vers le bas pour éviter condamnation) avec Dieudonné, écrit des textes de chansons très explicites comme « Crucifions les laïcards comme à Golgotha… je scie l’arbre de leur laïcité avant de le mettre en terre, je me suffis d’Allah, pas besoin qu’on me laïcise »…), et avoir toujours considéré Tarik Ramadam (5) comme son mentor, il se retrouve « compagnon de route » des Verts et est invité à débattre à la fête de l’Humanité.
On voit donc comment cette manipulation visant à renverser les accusations est devenue une parade pour les plus extrêmes de tout bord et les décervelés 2.0. On peut penser que les propos de Mélenchon et de ses adeptes n’arrangent rien à cet esprit de meute, sans oublier les intellectuels proches de cette mouvance qui donnent mots, arguments et « prêt à penser » à celles et ceux qui en manquent.
L’hégémonie intellectuelle dont le wokisme est l’aboutissement souvent affligeant, est encore l’apanage de la génération 68. Cela a commencé un peu avant quand des intellectuels, épris de dialectique marxiste se sont fourvoyés dans des éloges dont on a honte pour eux de réécouter ou relire leurs propos légitimant le pire, l’encourageant même. Sarte avec la Russie soviétique, Simone de Beauvoir avec la Chine de Mao, Foucault avec Khomeny…
Ce n’est pas tant pas l’erreur d’appréciation qui est insupportable mais sa non-reconnaissance favorisant sa perpétuation (notamment à l’étranger) ainsi que l’ostracisme des gardiens du temple malgré les dévoilements historiques. Après avoir mis au pilori leurs contradicteurs, comme Simon Leys dans les années 80, cette ostracisation n’a jamais vraiment cessé à l’université et notamment dans les sciences sociales, par définition plus subjectives. Les moyens sont simplement plus subtils. Samuel Fitoussi décrit très bien cette dérive et ce processus toujours à l’œuvre dans son dernier livre (6).
Le miliieu universitaire et médiatique concerné et les intellectuels en général posent aujourd’hui problème. Les précédents avaient les pieds sur terre parce qu’ils avaient vécu l’horreur de la guerre, s’étaient engagés dans la résistance, avant en Espagne ou du moins avaient été en contact avec les victimes des barbaries nazie puis communiste. Ils avaient parfois vécu dans leur chair les horreurs et dans leurs têtes les contradictions désespérantes. Leurs successeurs ne sont pour la plupart, jamais sorti de leurs chères études. Du lycée à l’université puis a l’enseignement ou dans la recherche. Ils se fréquentent, se cooptent et baignent dans un même univers. Ce qui, du fait de notre organisation très pyramidale, n’arrange pas les choses.
On en est là et c’est une déchirure pour qui a été de ce bord depuis son adolescence, de constater que c’est du côté de la gauche dans son ensemble qu’au cours de ces derniers temps, les lignes rouges de l’éthique on était franchies dans tous les sens. Si la gauche remue encore, c’est désormais pour le pire et il suffit d’en sortir pour qu’apparaissent très vite le tragique, le ridicule de leurs gesticulations, de leurs sempiternelles dissensions et digressions et des dommages infligés au plus grand nombre.
Bien qu’ils soient jusqu’à présent arrivés à faire omerta et diversion par leurs propositions mirifiques (qui font le plus souvent l’inverse) et le trop-plein d’indignation, leurs sorties de route deviennent si évidentes qu’il faut être volontairement embastillé pour ne pas les voir. Quant à leur capacité à produire du bien commun et du pragmatisme, c’est désormais tout l’inverse.
Quant à leur capacité à produire du bien commun et du pragmatisme, c’est désormais tout l’inverse d’autant que Mélenchon et ses disciples ont fait monter la conflictualité et les revendications déconnectées dans tous les rayons de la gauche. Malgré des dissensions d’opérette, elle est devenue unitaire par son comportement. Sans oublier les organisations sociales ou humanitaires qui ont suivi le mouvement : le Planning familial appelant à manifester contre l’état policier, la CGT pour Gaza, MSF, Amnesty International, Oxfam dont on a vu les accointances et les arrangements avec les chiffres et l’interprétation de la réalité dès le lendemain du 7 octobre et durant toute la guerre qui a suivi.
La surenchère émotionnelle et la crainte de penser contre soi et les autres prennent le dessus sur tout, le discernement et la raison sont, par facilité et partage, abandonnés aux bonimenteurs et aux meutes. C’est ainsi que des monstruosités peuvent aussi advenir.
La peur de nos contradictions profondes et du « penser contre soi » font le refus du contradictoire qui brutalise tout des échanges, en mots d’abord puis en actes.
Les excès et la stupidité des uns font le succès des autres, balancier maudit qui n’a jamais cessé mais l’Histoire que nous avons toujours fait touche à sa fin et celle que nous allons devoir subir par la crise climatique est déjà en marche et n’aura que faire de nos croyances.
(1) Même Arrafat a dit au lendemain des accords d’Oslo : « Les Palestiniens recevront tout territoire qu’Israël leur remettra, puis l’utiliseront comme tremplin pour procéder à d’autres gains territoriaux jusqu’à ce qu’ils obtiennent la libération totale de la Palestine » puis dans une mosquée à Johannesburg : « le djihad continuera […] Je vois cet accord comme n’étant pas plus que l’accord signé entre notre Prophète Muhammad et les Qurayshites à La Mecque » faisant ainsi référence à un accord conclu, puis révoqué par Mahomet. Dans l’Islam, la reproduction tel quel des actes de Mahomet est aussi sacrée que les cinq piliers. (source Wikipedia > accords d’Oslo).
(2) Pierre-André Taguieff – Le nouvel opium des progressistes – Tract Gallimard – Petit livre indispensable pour comprendre.
(3) Désignée ainsi par Philippe Muray. Voir : www.babelio.com/auteur/Philippe-Muray/4474 et pour la société du spectacle définie ainsi par Guy Debord, voir : https://www.babelio.com/auteur/Guy-Debord/2259
(4) Une pièce de théâtre « L’Injuste » avec Francis Veber, terrible huit-clos entre ce personnage et une journaliste israélienne a été retransmise fin novembre dernie sur le nouveau canal T18. (5) Au sujet des Frères Musulmans, mouvement fondé par le grand-père de Tarik Ramadam, je vous conseille l’impressionnant documentaire réalisé par Michaël Prazan visible à l’adresse ci-dessous : https://www.youtube.com/watch?v=8g0GDZmuqAo&t=42s (6) Pourquoi les intellectuels se trompent – Samuel Fitoussi – Étitions de l’Obersvatoire.
Entretien vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=NAxdIJtewDQ