Éloge de la voie sombre

Nous tombons. Je vous écris en cours de chute. 
C’est ainsi que j’éprouve l’état d’être au monde
René Char – Éloge d’une soupçonnée (1988)

Il lui avait dit : puisque tu tiens à le savoir, je vais te dire ce que je garde depuis si longtemps dans le secret de mes replis afin d’éviter le bannissement policé, ce couperet discret qui de partout silencieusement raisonne. Pour ne pas non plus, en toi comme en d’autres, risquer des dérives que je n’ai aucun droit à provoquer et avec la crainte que cela ne soit qu’une vanité de plus qui ne vaille que d’autres s’y attardent. En fait je ne saurai dire d’où tout cela vient : une eau sourde chargée de tout et de rien, boursouflures et blessures, vanités et bravoure, chutes profondes et clapotis dérisoire, dérive improbable et bancale, tout cela mêlé qui, entre expérience et regard ainsi que mille autres choses qui me débordent, a lentement fait son lit, a creusé cette vallée sombre au fond de laquelle un ruisseau doucement se fraye dont j’ai la prétention de penser qu’il peut, même très modestement, apporter son eau.
Si la vérité parfois nous vient, ce n’est peut être que par effraction et par tout ce qui fait que, de dérèglements en altérations, une distillation peut se produire. De ce terreau de miasmes et de rabâchements, quelque chose peut alors parfois survenir qui ressemble à une frêle lueur. En vérité, je ne sais qu’une chose, c’est que tout ce qui est dit là, je l’acquiesce et le fait mien.
Ainsi je me rappelle ce précédent millénaire finissant, celui sur lequel j’avais poussé avec mille autres et plus encore à chercher une issue et ce soir, alors que la bascule millénariste se faisait, cette rumeur immense pour invoquer une espérance mille fois engagée et, par le réel, mille fois répudiée. Seule différence : ce qui, depuis des millénaires, se déroulait ici et là à la lueur tremblante des bougies et des cœurs, explosait cette nuit-là sans retenue dans une parfaite unité d’espace et de temps et cela semblait tout autant une prière qu’un cri dérisoire et vain. Un cantique trop fardé qui semblait aussi là pour alimenter la conviction des vieilles terreurs distancées. Humain enfin. Et si j’étais aussi de cette marée -un parmi cet océan de cris et d’explosions multicolores- partageant avec ces millions d’autres ce moment unique, mon double sombre ne voyait dans ce puéril ballet qu’un spectacle de plus.
J’ai alors pensé que ce petit instant d’euphorie passé, le moment viendrait d’abandonner ce manteau trop grand pour aller vers des terres moins réconfortantes mais plus en accord avec cette pauvre et mystérieuse condition erratique qui depuis toujours nous tenait dans la désespérance des quêtes démesurées. Avec bien sûr le risque de tomber mais peut-être aussi de marcher plus librement. Ce n’était pas seulement le changement de millénaire qui imposait cela mais le fait que, tous blottis sur une même planète, quelque soit le point de ciel vers lequel nos regards convergeaient, nous savions désormais que nulle réponse ne viendrait. Nous savions aussi qu’aucun modèle, aucune solution, aucune trouvaille, rien de tout ce bric à brac accumulé sur cette petite boule convulsive ne nous empêcherait de côtoyer éternellement les gouffres et sur le point d’y tomber, aucune main invisible ne viendrait nous en soustraire. Cela, nous étions à cet instant le plus grand nombre à le savoir d’une manière aussi irrécusable que ces quelques intuitions devenues un jour et pour toujours évidences. Nous le savions mais nous préférions regarder ailleurs et, par ce débordement tonitruant, nous implorions une fois de plus ce «Dieu c’est quoi ?» afin qu’il nous accorde pour quelques temps encore le droit de demeurer dans la prison des anciens aveuglements ?
Le temps des certitudes était pourtant bien loin et de cet infini champ de ruines ne nous restait plus que la lucidité pour transcender l’insupportable condition qui dans notre corps partagé faisait sa douloureuse vrille.La lucidité comme un dernier « vaille que vaille » capable d’apporter un peu de lumière à ce nouvel âge débutant et éclairer notre si étrange parcours, la lucidité comme une dernière mèche à brûler. La joyeuse litanie dans laquelle je tourbillonnais cette nuit-là n’a pas réussi à couvrir ce petit soliloque et j’ai depuis tenté de rassembler ce qui, depuis si longtemps en moi et, le plus souvent à mon insu, y avait mené. C’est un peu de cela qui est dit là.

Nous sommes simplement plus grands que nous ne pouvons contenir.

Bien avant cela et d’aussi loin que mes souvenirs se perdent, il me semble avoir toujours pressenti cette évidence que la Vie, c’était tout simplement pas possible. Pas impossible à cause de ceci ou cela, pas un truc personnel ni une histoire de psy. Non, juste une impossibilité fondamentale, chronique, depuis le début. Un truc tout con de contenu et de contenant. Les rêves, l’absolu, le désir de beauté, tout l’essentiel, le « sac a mierda » comme on disait au Moyen-Âge, ça a toujours été trop grand pour lui, il n’a jamais pu suivre. C’est pas sa faute, il était pas programmé pour ça ; tout juste bon pour parer aux taches essentielles de la petite survie. Les grands vertiges du style, c’est venu après, des connexions imprévues, anarchiques. Une forme de cirrhose. Alors, tu rafistoles d’un côté et ça lâche de l’autre. Et pour la grande symphonie du corps et de l’esprit, « désolé, faudra repasser. »  Si tu balises le chemin, si tu mets une borne à un endroit et une autre plus loin et que tu te dises « Là, c’est la vie ! », ça tient encore.Mais si tu as le malheur de les pousser, les bornes, si tu arrêtes quelques instants d’être ce M. Paul ou cette Mme Benoît que tu as collé depuis si longtemps sur ton miroir, si tu redeviens ce gros œil qui simplement regarde, alors tu ne vois plus que l’énorme mensonge. Nous sommes simplement plus grands que nous ne pouvons contenir, voilà le drame et le grand mystère. La fille ou le mec sur la photo ou dans la rue, qui te fait un peu envie avec ses chromes impeccables, les vers y sont déjà et le tas de bouse n’est pas loin. Tous les matins sont des tragédies, et jusqu’au soir, débrouille-toi comme tu peux pour remonter la pente. Même en pleine extase, je suppose que l’envie de pisser est plus forte. La vie c’est que du déraisonnable et la raison est juste là pour que ça ne parte pas trop en vrille, tu comprends.

« Et la beauté intérieure ? » tu vas me dire

Et moi je te réponds : et tout l’inacceptable du dehors, qu’est ce qu’elle en fait ta beauté intérieure. Le gros tas de cadavres qui devant ta porte grandit, qui te vrille doucement et qui à cinquante ans te fait une de ces fatigues ! Alors, chaque jour un tour de plus dans la petite barque du renoncement, celle avec la tête de Mickey qui te regarde ramer pour avoir le droit de te balancer. Encore un jour, encore un tour. «The show must go on !». Et si tu veux les miettes, tiens le fardeau !
Et tes belles pensées, elles ne tiennent que parce que sous toi, il y a des tonnes de mecs qui ont marné comme des chiens pour que tu sois à la bonne température. Où d’autres pas raisonnables du tout qui ont pourri la vie de tant d’autres avec leur délire, leur mégalomanie à bâtir des choses improbables et bancales. Le problème, c’est que sans tous ces rêves tordus, tu serais là à te les geler et tes belles pensées…
Et quand tu vois ça, tu réalises que beauté factice et beauté intérieure, c’est le même jeu, le même grand jeu à l’intérieur du même grand cercle. Et pas d’issue. J’ai connu des filles qui gardaient leurs poils, puis un jour, elles sont reparties à l’épilatoir. J’ai aussi connu des mecs qui faisaient les malins, grand soir, tout le monde heureux et tout le tralala. Et puis un jour, ils sont retournés à l’université. Y en a même qui sont devenus des vrais salauds. Le mec qui te tend la carte avec dessus marqué «solution», méfie-toi en comme de la peste. Et s’il a un sourire d’ange, s’il te semble sympa et raisonnable, va t’en encore plus vite, la peste est déjà en lui. Fils de Mickey ou de lépreux, idiot enchromé ou «honoris causa», tous dans le même cercle. L’interdépendance en quelque sorte, mais pas la toute jolie avec les oiseaux et les fleurs. Là, c’est plutôt tableau de Brueghel avec colonnes de gueux aveugles, liés et titubants, perdus au fond du bois. Tout lié, tous liés. Et comme avant titubants. Rien de changé.

Hier à la droite de l’un, aujourd’hui à la gauche de l’autre.

Tous les « ya quas » s’entrechoquent et personne n’ose sortir la dernière carte, celle sur laquelle est écrite « désolé, vous avez épuisé toutes les solutions ». En fait, y a jamais eu de solutions, que des tentatives de solutions, des trucs bricolés qui marchent une fois sur deux. Le petit morveux va résoudre le problème, quelle suffisance, quelle bêtise ! Hier à la droite de l’un, aujourd’hui à la gauche de l’autre. Religion et social, même refuge, même vanité. Juste trouver la grille et s’y tenir. Tu ne me crois pas ? Ouvre tes yeux, regarde dans les yeux de tes semblables, tu vois le mur, le brouillard est juste derrière.
Et si tu vois toujours pas, alors imagine : l’effort du poisson pour atteindre la berge, l’attente des plumes, imagine toute cette obstination désespérée, tous ces petits miracles, ces idéaux, cette bagarre infinie, imagine-les rien que pour toi ou, si ça te rassure, pour le mec et la nana à côté de toi en train de choisir leur boite de petits pois, imagine la chance incroyable, ajoutes-y le gros tas de cadavres derrière la porte. Regarde. Tout ça pour ça, quelque deux mille ans après. Tu vois toujours pas le problème ?
Notre désir d’être dans notre impossibilité d’être, dichotomie vertigineuse qui nous vrille et fait notre terreur. Qui est aussi notre moteur. Et dont nous avons seulement appris à camoufler l’existence. Gris-gris et rimmel. Fils de Mickey, fils de lépreux, partout le même ballet affolé. Et cette terreur immense, qui de partout sourdement nous vient et dont ce que nous croyons en nous faire humain, fait seulement écran.Voir cela simplement. C’est pas grand-chose mais ça change tout. À l’extérieur, tout comme avant, à l’intérieur… Et aussi le sentiment fraternel qui va avec. L’infinie tendresse des déshérités. Tu en es, nous en sommes. Tous frères et sœurs de misère.

Il faut voir, il faut revenir aux visions. On est tous des voyants. Il suffit d’ouvrir les yeux.

La pensée commune occidentale est une pensée moribonde. La raison-raisonnable, c’est de la foutaise. Il faut revenir à une pensée tellurique, solaire, abandonner tous ses gris-gris : social gri-gri, psy gri-gri, religion gri-gri, précaution gri-gri et se tenir nu dans sa tête. Oublier le positif-négatif (on n’est pas des piles) pour tenir droit dans le chaos du monde. Essayer une seule fois au moins, abandonner tout ce fatras pour la seule beauté du geste. Avant que… 
Déjà si perdus, qu’avons-nous de plus à perdre ?
Le paradoxe aujourd’hui, c’est que notre peur de tomber n’a jamais été aussi grande alors que nous sommes probablement au bout de notre chute. La pensée naturaliste, c’est du bidon. La nature n’existe que par la part de magie que nous apportons. Si tu n’apportes rien, tu n’auras rien. En nous, il y a mille fois plus de magie que de nature et ce que nous appelons notre nature, c’est du camouflage, de la morale. En vert peut-être, mais kaki.

La dictature du raisonnable et de la préservation

Les utopies programmatives érigées en systèmes sont des dangers absolus, des totalitarismes en puissance. Décroissance comprise.
Fait pas ici, fait pas ça. Attention à ceci, à cela. Principe de précaution. Raison. Nous n’avons jamais été fait pour ça, nous ne le serons jamais. Trop d’incertitude nous submerge et s’il ne se passe pas des trucs magiques dans ta tête, si tu ne provoques pas d’improbables connexions, si tu ne te malaxe pas, si tu ne vois pas le truc tellurique, la pourriture et tout le noir qui va avec, jamais tu ne comprendras. Et s’il n’y a plus ces fils invisibles que d’autres ont, bien avant toi, tissé et qu’il te faut coûte que coûte continuer à entrelacer à coup de déraison créative, il n’y aura que du vide d’air entre la nature et toi. Et entre toi et toi. Deux au moins, des milliers en fait. Dédoublement obligatoire.
La dictature du raisonnable et de la préservation. Le préservatif, quelle apothéose ! Consommation, raison, préservation, le mix parfait. La plus belle des offrandes emplastiquée ! Comme si je t’invitais à manger et que tu te pointes avec ton goûteur. Prêt à tout pour te sauver. Même à commettre l’irréparable. Il y avait bien une autre voie : transcendance, volupté, magie mais le plastique c’est tellement plus simple ! Te voila donc avec ta queue toute bariolée de l’autre côté… Territoire zombie. Mort ou ombre errante, ton choix est désormais aussi mince que ce film qui te préserve de l’essentiel, Vie comprise. Le pire ? non. Le pire, c’est de te croire tiré d’affaire et de courir éperduement à la légèreté alors que rien n’est plus lourd que ce temps d’armure et de plomb. Le pire pour moi, c’est que c’est notre génération qui a inventé tout ça. Nous sommes des revenants pitoyables. Trop solaire cette histoire. Très peu l’ont vu mais tous ont senti le souffle chaud et la peur de s’y brûler les ailes. Mort et folie en embuscade. Jetés au feu des rêves flamboyants. Cercle trop grand. Seule issue : renoncer à l’errance éperdue pour revenir à la survie raisonnable mais en douce, à la dérobée. Apparence préservée. Redescendre la montagne en donnant l’illusion de la monter. Honneur sauf et normalité retrouvée. Tout aussi inconvenant de revenir à la « bien grosse » morale de papa, sauf que sans elle… Résultat : de la morale partout, dissimulé, camouflée en théories fumeuses pour pouvoir continuer à faire les malins. Cynisme et légèreté. « La révolution d’accord mais pas après 17 heures car la baby-siter s’en va ». Et c’est dans ce jus saumâtre que nous trempons depuis plus de quarante ans. « Homo patheticus », « Homo festivus »* et bal tragique pour les suivants. 
La normalité, juste du bricolage culturel et créatif, collectivement acceptable. Et si peu de nature. Presque rien en fait. En Inde, il y a des mecs qui vénèrent les singes au point de vivre comme eux : ils mangent comme eux, se déplacent comme eux, crient comme eux. Et tiennent et vivent comme toi.
Le paradoxe, c’est que tu t’enfonces dans le noir et au bout il y a des lueurs. Sans les « ya qu’as », les « Là, c’est la Vie », les certitudes, le rimmel et tous les gris-gris, le pas se fait plus léger et le regard plus clair. Paradoxe primordial. D’autres viendront. Le truc qui résiste par exemple. Petit noyau d’une densité incroyable. Le plus petit dénominateur divin commun. Transcendance élémentaire. Sans tous ces autres sur lequel tu te hisses, pas de M. ou Mme Machin. L’amoncellement, notre fondement. Autre bien commun : quand tu mets le doigt sur une flamme, tu te brûles. C’est tout et c’est peut-être suffisant pour finir l’aventure. Allégement encore.

Les mots aussi peuvent t’aider

L’alchimie que tu en fais et qui devient de l’au-delà de mots. Qui parfois vient jusqu’à ton cœur et bouleverse ton regard. Ces mots-là, c’est du tellurisme. Le Verbe c’est essentiel, c’est pas moi qui l’ai dit. Pour le petit homme, pas de mots, pas de vie. Où bouffés depuis longtemps. Les mots, c’était notre petit nuage vital au-dessus de nos têtes. Et puis ça a fait des terres sous nos pieds, des contrées étranges qui n’étaient pas prévues sur la carte. Pas même par ce « dieu c’est quoi ?». De toute façon, celui-là, sans nous, il n’ira probablement pas bien loin et le temps qu’il trouve un autre zèbre qui le prenne dans ses bras… Notre silence sera le sien. Dans le cercle aussi. Fin de l’histoire.
Tous en chemin, tous marées et tempêtes, sémaphores parfois, pauvres humains toujours. Et voyant, si tu l’acceptes. Comme ces petits animaux qui, debout en plein désert, scrutent chacun leur part de visible. Rien à changer, juste voir et se tenir prêt. Devenir arbre et tambour, voleur de feu aussi. Prendre ici et là sans regret et tout ramener à ce soi incertain, ne rien accepter qui ne se soit décanté en ses strates. Et trahir sans fin si nécessaire.
Peut-être par là, sommes-nous encore possibles ? Quelquefois. Par effraction et fulgurances. Rien à chercher, juste tenir, prêt à tout et à ce qui vient.

Chacun son camp. Son camp dans sa tête. Absolu totalitaire

Au début donc était le Verbe et, à la fin… renversement absolu. Auparavant, nous savions que les mots n’étaient pas le réel mais que sans les mots, pas de réel. Aujourd’hui, c’est l’exact contraire. La bascule se termine. Adieu les métaphores, les mots malaxés, notre autre pain quotidien. Plus rien entre les lignes. À la place, des mots carapaces, des mots « prêts à porter », à porter les derniers coups. La mort par implosion raisonnée. Au début était le Verbe et à la fin juste le strict nécessaire et chacun son camp. Son camp dans sa tête. Absolu totalitaire.

L’humanité, cette marée dont nous sommes tour à tour le notable et l’esclave

Désormais, nous répétons sans fin des formules dévastées. Nous appelons l’humain qui nous contient et ce que nous remontons de nous qui nous semble lumière, l’humanité qui nous fonde – cette marée dont nous sommes tour à tour le notable et l’esclave – d’une fièvre plus grande l’anéanti. Même tous éclairés, le ressac tranchant, peu à peu, nous reprendrait. Course éperdue et d’avance perdue. En guise d’épitaphe: jusqu’au bout l’humain demeura une promesse mais l’humanité fut son tombeau. 

À peine debout et déjà commencer à tomber.

Comme tout ce qui nous fonde, balancement primordial et pourtant inacceptable, celui-ci prend fin. Comment pourrait-il en être autrement ? Sors dans la rue, seul, surtout seul et oublie un instant cet homme ou cette femme qui te colle à la peau, regarde au-delà… Tu vois. Depuis notre levée, chacun de nos pas dit la démarche incertaine de cette déraison et pour un rien d’improbable avancée, des milliers de chairs à vif y suffisent à peine.
Nous savons désormais tout cela, nous voyons plus que nous ne voudrions voir et rien de ce par quoi jusque-là nous tenions, n’y résiste. Nos appuis, nos retenues et les poteaux sur lesquels hier encore nous nous arc-boutions ploient sous l’orage. À quoi bon s’y agripper ? À quoi bon de nouvelles armatures ?
Nous savons que cette incessante promesse vers laquelle, depuis toujours, nous tendons éperdument nos pauvres bras n’est qu’un mirage, un leurre de plus pour nous contraindre à tenir. Ce qui importe à ce «dieu c’est quoi» qui nous fait tant espérer, c’est la marée et sa perpétuation. Individuellement nous ne comptons pour rien et bien moins encore notre désespérance à être et notre liberté. Se maintenir là-dedans, c’est perpétuer l’enfermement. 
Et les montées au désastre ne sont peut-être rien d’autre que la volonté rageuse d’en finir lorsque ce rêve, le réel, par effondrements successifs, le délite. Vient alors le temps où notre acharnement à garder les yeux fermés ne nous empêche plus de voir et en finir devient préférable à ce deuil de nous qui nous rêvait.
Et nous arriverons au mur, exténués et livides, mais les poches encore pleines d’incomparables solutions et le front buté de vanités séculaires. Et il n’y aura guère que cette besace prétentieuse et pesante pour faire illusion des bêtes traquées qui, à nos côtés fuiront. Et nulle folle beauté, nulle chaleureuse humilité ne viendront de ces mornes certitudes et de ce désespoir répudié.
Nous refusons l’éventualité que tout ce que nous inventons comme nous-même puisse avoir une fin. Nous préférons alors les erzatz et le petit commerce des fantômes à la vigoureuse lucidité. Comme ce petit bout de chair qui dans ta main frétille et que tu appelle encore lézard. Plutôt que nous départir de l’illusion, nous préférons tourner le dos à cet essentiel mystérieux et complexe qui fait la profondeur des choses. Qui, par exemple, fait qu’un tableau n’est pas la seule affaire de celui qui l’exécute. En lui se condensent aussi l’énergie d’une époque et la qualité de celui qui le regarde. S’il n’est pas porté par l’insolente énergie de tout ce qui l’entoure, l’artiste n’est rien et si celui qui regarde n’y apporte sa part, un tableau n’est pas grand-chose. De ce triangle indissociable et magique naît le profond mystère de la création qui devient simulacre si elle n’est pas ancrée dans cette complexité. La plupart s’en contentent, s’en repaissent même. Les autres regardent ailleurs car s’il est dit qu’il est inconvenant de tirer sur une ambulance, il l’est plus encore sur un cadavre. Simplement cocasse de constater que dans une époque aussi peu faite pour l’art, il n’y a d’autre alternative pour le perpétuer, vaille que vaille, que de se réfugier dans un «entre soi» boursouflé sans plus aucune prise avec le réel qui le fonde. Et que dire de ces cohortes, anéanties d’images, figées dans une pensée qui n’est plus que raison et incapables du moindre discernement depuis que «ceux qui savent» leur ont fait comprendre que tout était égal à tout. Mais comme il faut continuer, le petit commerce des fantômes bat son plein et les artistes n’ont jamais autant fait consensus. Et par là même jamais autant été aussi consensuels jusque dans leurs plus impertinentes provocations.

Ce que l’un apprend, l’autre l’oublie.

Woody Allen dans son film « la vie et tout le reste » fait dire, écrire même, à un de ses acteurs : « De ce que les Allemands ont fait, nous sommes à tout jamais impardonnables ». Phrase terrible et depuis Khmers, Hutus, Serbes… Non pas tous identiques mais humainement inséparables tant nous ne sommes que cette multitude plus une. Ce que l’un apprend, l’autre l’oublie. Bruissement démoniaque virevoltant ici ou là et de partout. Presque toujours vaincu et sans cesse renaissant. Tu vas me dire que c’est faire fi des justes mais qu’il faille l’un pour avoir l’autre… Amère transcendance. Et les maigres breloques de bons sentiments dont nous nous parons ne sont rien face à tout l’inacceptable accepté. Trop de compromissions pour prétendre au pardon mais bien trop petits et perdus pour mériter le couperet. Immunité donc mais toute relative tant nous ne pouvons nous l’accorder que si nous la partageons avec tous, salauds compris… Arrange-toi avec ça. Inutile donc d’essayer de se refaire une virginité. L’auto-amnistie permanente, autre belle invention de notre génération. Quoique l’on fasse, quoique l’on dise, être du bon côté, enjeu premier.
De tout ce fatras que nous prenons pour un royaume, il suffit d’un regard plus appuyé pour que tour à tour il s’effondre. Nous allons vers un matin de cendres, nos patries intérieures y sont déjà et ce que nous emportons est une lueur bien trop faible pour éclairer la nuit qui vient. Insuffisante et dérisoire lumière auprès de quoi nous nous tenons blottis comme des enfants perdus. Pour espérer voir plus, il faut s’affranchir du bornage, abandonner toute idée de nature et avancer dans la flamboyance éperdue au risque de s’y perdre.
Sur ce chemin sans trajectoire, les mystiques, les fous, les poètes et tous les transgresseurs sont tout à la fois nos lumières sombres et nos ombres flamboyantes ; leurs flammes tournoyantes nous disent cela qui nous appelle ailleurs. Le frère Rimbe ne dit pas autre chose. Arpenteurs de l’incertain, ils témoignent en mots et en chair combien il ne peut y avoir de vraie vie qui ne soit ouverte aux transmutations improbables et aux embardées telluriques.
L’inlassable dérivance nous traverse tous et nous agite de gestes inconsidérés, des plus sombres errements aux plus lumineuses transgressions. Le raisonnable est une invention. Trop d’éclairs nous parcourent et trop de brouillard nous indiscerne. À quoi bon alors s’épuiser à chercher à se contenir dans cette horizontalité rêvée ? Reprendre la route et faire notre vrille tellurique dans ce réel si honni est notre seul salut. S’y ancrer pour s’en détacher. En toute lucidité. La lucidité est une brèche.
Redescendre aussi dans ce foutoir de nous, empilement improbable de tant d’autres inaboutis, et malgré tout essayer d’en remonter des éclats bons pour le partage. Que d’autres peut être ne voient pas, saints et gourous compris. Avec eux aussi en finir.
Tu as encore le choix. Tu peux, par mimétisme, marcher avec les aveugles ou mieux encore, faire des plus fous que toi avec ceux que tu as sous la main, avec ceux qui trébuchent par exemple, qui ne peuvent pas suivre. Tu les enrobes de tes belles certitudes, psy et tout et tout, tu t’en fais des gris-gris et chaque matin tu les mets dans ta poche et tu les serres bien fort. Jusqu’au soir. Tu peux aussi refuser les béquilles, ouvrir les yeux et accepter la complexité du monde et les collusions aléatoires de tes synapses. Accepter cette magie-là, l’entretenir même.
Ça va être dur au début puis tu comprendras que tu as passé un gué. Bien moins sûr que sur l’autre rive, mais plus vaste. Et là, quand tu t’arrêteras, ce sera juste là où tu t’arrêtera, juste ta borne à toi. Rien de plus. Pas besoin d’y bâtir une église ou d’y faire un sermon. C’est pas grand-chose mais ça change tout. Tu peux arrêter ou continuer, aller à droite ou à gauche, tu peux même faire tout comme avant. C’est désormais sans importance car l’essentiel est ailleurs.

L’essentiel est une absence et le désaccord, notre sombre essence.

Tous pianos désaccordés. Irrémédiablement. Tenter l’accord avec ce qui vient. Égoïsme, orgueil… respecter ce brut en nous. Faire avec. Tout est moteur. Ne pas fuir, pas de rêve évasif ni de tour vertigineuse. Renverser l’instinct. Tout peut être épousé, tout peut être retourné. Lucidité essentielle et dichotomie obligatoire.
La transcendance est un désordre, un bras d’honneur à la normalité, à la voie naturelle et à toutes les joliesses de ce siècle plein d’affect. La transcendance, c’est de la transgression flamboyante. Raccord impossible.
Bonheur, espoir ou « dieu c’est quoi » c’est bien trop grand pour nous. Nous devons nous contenter d’autres lumières moins éclairantes. Lumière sourde des origines qui en nous toujours raisonne. Premières nuits glaciales, premier enfant happé, aujourd’hui de l’un à l’autre, empiétements et battues, demain… Lueur plus grise encore, témoignage incertain de notre bref passage dans le temps suspendu et la beauté luxuriante. Lumières irisées comme des matins de brume, soleil que le brouillard dérobe, délimitation incertaine, rond parfait, sombre douceur. Archéologie répudiée et pourtant… Mémoire vive et vrille inconsolable. L’infinie tendresse des déshérités. Tu en es, nous en sommes tous.

« Et l’amour ? », tu vas me dire

Mais de quel amour parles-tu ? Celui dont tout le monde se repaît et auquel tant s’accrochent comme à la dernière branche encore vive d’un arbre moribond ? Si c’est de cet amour-là dont tu souhaites parler, alors regarde simplement celui ou celle qui se tient à tes côtés ou si tu es seul, regarde où vont tes rêves. Crois-tu que tu leur accorderais une si grande attention si un destin plus sombre et plus cruel avait projeté leur visage, leurs mains ou leur corps tout entier dans le monde si peu visible des «galeux» et autres réprouvés de la beauté ? De toute cette cohorte invisible qui par un étrange et subtil consentement se tient dans les recoins sombres de cet espace commun afin que tu puisses t’y sentir à ton aise. Nous sommes tous des parias de la beauté. Sans elle pas de salut et pas plus avec. Tous dans le cercle et guère que ce petit bornage dans lequel tu te recroquevilles pour t’y croire étranger.
Et si dans cet amour dont tout fait battage, orné de si beaux mots et paré de tous les dépassements et de toutes les audaces libératrices, ne se tenait encore et toujours le génie noir et malicieux de ce «dieu c’est quoi» dont le seul but est d’assurer coûte que coûte sa propre perpétuation ? Qui ne serait alors qu’un subterfuge de plus comme en invente depuis des lustres la nature et vers lequel tu te précipites, croyant avoir trouvé là une faille qui t’en libère et te grandit.
Trop éloigné de nos sombres strates, c’est amour n’est, tout au plus, qu’une belle fantaisie, un passe-temps respectable. Et plutôt maigre bouée que phare universel. N’aie pas peur de laisser les espérances sclérosantes se dissiper. Quand tu en auras fini avec toutes les scories de l’affect, désir de perpétuation, fatras psychologique et autres embastillages, il te restera la douce lie de l’infinie tendresse, la tendresse des déshérités, des dérivants, des exilés de l’immuable, cette tendresse qui est le grand amour, libre de formes et d’entraves. Dans ce petit baluchon, se tiendra aussi le plaisir du jeu, du tatonnement créatif, si proche de ce que nous sommes. Et tout cela te sera un bien plus léger pour finir le voyage.
Corps sensible, corps sybillin, corps éthéré, corps délétère, corps désirant, corps franchi, corps glorieux, corps effondré, suintant, pantelant, regagné, exigu de soi et de tant d’autres, envahi par mille scories, succession infinie de peaux qui, entre abjection et sublimation, nous enveloppent et sans véritable logique se mêlent et s’interposent, habillant chacun de nos instants de parures contrastées. Si peu conciliables en fait. Laquelle nous dessine vraiment ? Ne sommes-nous pas capables de tout ? De tout pour avoir le droit de nous rêver.
Ce rêve pourtant nous perd. Comme un immense trou noir, il absorbe toute notre énergie, fait les empilements désespérés et s’il est impossible de s’en soustraire, pouvons-nous au moins nous y laisser prendre avec lucidité et détachement.
Finalement la conscience de notre impuissance à «joindre les deux bouts», ce désenchantement lucide débarrassé de la longue traîne des croyances, des vanités et de toutes les chimères accumulées est peut-être la dernière folie spirituelle encore praticable. Qui permette de retrouver, au milieu des ruines de ce qui ne sera probablement jamais, ce vieil os oublié que nous appelions humilité aux temps encore proches où la boue était sur nos fronts.
Humilité du petit, du titubant, du miséreux… Frères et sœurs de la grande nuit et des pantomimes. Notre vrai visage. En fait, l’équation est assez simple : nous sommes limités et nous ne savons rien de nos limites. Tout le reste n’est là que pour alimenter notre suffisance à nous croire à la hauteur de « ce rêve de nous qui nous rêvait » et à faire écran à la sourde terreur qui nous parcours. Mots, croyances, certitudes, nous nous contenons derrière tout ce que nous trouvons mais le réel réussi toujours à nous surprendre ; l’espoir d’en sortir nous pousse alors à le suivre mais une fois le seuil de nos abris de fortune franchis, ce n’est plus que tâtonnements et confusion. Nous sommes des errants du dedans et du dehors. Nous ne savons presque rien de ce qui, en nous, se trame et au-delà, c’est tout comme.

Faire digues pour nous contenir et brèches pour nous perdre

Faire digues pour nous contenir et brèches pour nous perdre, éternelle et douloureuse agitation. Moteur encore. Et à nous qui savons combien sous la vase se cache parfois des beautés plus brûlantes que celles que nos morales bricolées nous accordent, cette oscillation est aussi notre infatigable quête. Tout ça, c’est juste de l’absolu. Pour le reste, agis, choisis ton camp, vas-y franchement.

Agir à tâtons pour la beauté du geste et de l’échange

Vouloir atteindre la cible, c’est en trop. Entre le bien et le mal, il y a trop de terres incertaines où tout se condense, s’entremêle, s’échange. Alors ? Agir quand même, à tâtons, pour la beauté du geste et de l’échange. Pour te sauver aussi. Agir, c’est juste lancer des rêves. Geste sûr et détaché. Agir sans oublier le gueux en toi. Et si tu dois t’apitoyer sur quelqu’un, que cela soit sur lui d’abord. Et si tu t’apitoie sur d’autres, que cela ne soit pour t’éviter. Ne reste alors plus qu’à avancer en épousant sa route à tâtons, sans certitude et avec la seule sensation qu’à chaque pas de cette marche titubante, des formes vivifiantes peuvent surgir et que le chemin, par là, peut passer. Sans chercher à y bâtir chapelle ou forteresse à défendre. Sans jamais oublier non plus qu’il y a bien plus d’autres que nous en nous. Qui depuis toujours vont et viennent y déposer leur limon. Nous en sommes inséparables.

*Homo Festivus : Philippe Muray dans son livre Après l’histoire définit ainsi l’homme contemporain. « L’Homme est sorti de l’Histoire mais  il se raconte des histoires » explique-t-il.