Se défaire de l’illusoire aujourd’hui pour éviter la rage de la désillusion demain

Entre 100 000 et 70 mille ans avant notre ère et par deux fois au moins, l’humanité a été sur le point de disparaître. En ce temps-là, les hominidés étaient très peu nombreux et lors de glaciations particulièrement extrêmes, quelques individus, vivant par chance dans un territoire un peu moins austère et suffisamment riche en nourriture, ont pu survivre et reprendre développement et expansion quand les temps furent meilleurs.

Il y eut également d’autres moments ou le « presque humain », devant faire face à de féroces prédateurs bien plus armés que lui, ne pesa pas bien lourd. Sans ces sauvetages in extremis, nous ne serions pas là et il est fort probable qu’aucune autre espèce n’aurait bénéficié de l’ensemble de nos évolutions morphologiques qui ont permis le langage, la pensée conceptuelle et surtout le dépassement des lois naturelles. Il n’y en a d’ailleurs pas qui aient suivi parallèlement à nous cette trajectoire.

Si donc nous oublions un instant l’ostentation habituelle, religieuse ou laïque, nous pouvons en conclure que nous sommes bien plus le produit du hasard que de la nécessité ou d’un quelconque plan divin et que sans nous, le monde serait bien plus silencieux en termes de dieux et de marteaux-piqueurs.

Un autre constat tout aussi incontournable est que nous avons saccagé la terre plus que de déraison et il est plus que probable que nous ne parvenions à renverser la situation. Pouvions-nous faire mieux ? Si nous posons un regard sans voile sur nous-mêmes, nous voyons bien que nous portons trop de peurs telluriques et de contradictions, que notre fragilité primordiale nous pousse à toutes les embardées protectrices, que chacune de nos avancées se déroule dans l’incertitude des conséquences et que notre évolution s’est toujours faite essentiellement vers plus de confort et sécurité.

Prendre la direction opposée est un leurre indissociable de la vision plongeante que nous avons sur notre Histoire et de ce seul fait, cette proposition arrive bien trop tard. Il est aussi illusoire de croire que d’autres auraient pu faire bien mieux. Tout au plus retarder un peu l’échéance par d’autres chemins tout aussi hasardeux.

Au bout du compte, tout cela dessine de nous un portrait qui ne ressemble en rien à celui trop fardé que nous nous accordons depuis les débuts de l’Histoire, à travers les mythologies, les religions, les idéologies, les Lumières… Cela pouvait encore paraître crédible et faire écran avant que nous prenions conscience de l’étendue de nos dégâts mais maintenant que nous savons de quoi nous sommes incapables, y a-t-il encore nécessité et cohérence à se maintenir dans ces lumières passées alors que la nuit que nous avons fait venir risque de tout emporter ?

Est-il tout aussi incongru de penser que ce que nous prenons pour la consécration en majesté de l’évolution ne soit qu’une méprise tragique de ce mouvement évolutif, une erreur de parcours fatale à la plus grande part du vivant sur terre ?

Ou plus simplement, ne sommes-nous pas la preuve par l’expérimentation que le libre arbitre et la conscience désespérée de l’infini mystère sont inconciliables avec une perpétuation raisonnable et cohérente ? Nous sommes tout à la fois dans la nature et en dehors et cette dichotomie nous emporte et nous perd. Si nous l’admettons, nous pouvons comprendre pourquoi nous en sommes là. Faire le constat de nos butées indépassables et être tout à la fois sujet et observateur est l’autre grand mystère qui vient se rajouter à celui de notre présence au monde. C’est une liberté aussi sublime que tragique. Le savoir accumulé par tâtonnement, génération après génération, est aujourd’hui impressionnant mais il nous manquera toujours l’essentiel et il en est de même avec ce qui se trame en nous dont nous savons finalement si peu, des dérèglements qui se font sans nous à tout ce qui va et vient par nuée sans nous demander notre avis et qui nous parasite pour le meilleur ou pour le pire.

À chaque époque, d’autres ont approfondi la réalité de leurs temps afin de se tenir au plus près de ce qu’elle leur dévoilait. Si nous avons comme eux le même attachement au réel et si nous admettons que dans cette réalité-là, qui jusqu’à présent reste notre seule référence objective, tout ce qui a un début a aussi une fin, la nôtre est probablement en cours et si c’est un échec de la création, il n’est rien de plus que tous les autres et l’univers n’en saura rien.

De toute façon, ce que nous faisons depuis toujours subir aux autres espèces et à la nature nous disqualifie fortement. Dans ces conditions, n’est-il pas alors temps de commencer à démonter le chapiteau, d’enlever oripeaux, breloques et croyances éculées afin de ne pas mettre encore et encore nos pas dans les mêmes ornières inopérantes ? Cet autre pas plus accordé serait peut-être celui qui nous manquait pour espérer aller plus libre et plus vrai.

Cela nous grandirait de prendre les devants avant que les vents maudits n’emportent le fatras accumulé et cet autre pas plus accordé pourrait être celui qui nous manquait pour espérer aller plus libre et plus vrai, plus léger et plus fort. 

Ce qui est dit là n’enlève bien sûr rien à l’engagement et à l’action mais pourrait éviter de préparer un chaos plus grand que celui que nous allons devoir affronter. Qui est l’exact contraire de ce dont nous allons avoir besoin.

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