Quel que soit le niveau critique des alertes, il semble de plus en plus évident que nous soyons entrés dans l’acte II de la crise écologique, celui où les bouleversements deviennent réalité et où l’espoir de renverser radicalement la situation s’amenuise inexorablement. Nous ne savons pas plus quand et comment l’enchaînement des conséquences commencera à mettre en péril notre organisation sociale.

Malgré l’incroyable accumulation des savoirs et tout en connaissant la cause et les effets de ce désastre, nous sommes aussi désemparés que nos ancêtres premiers. Le pourquoi nous en sommes arrivés là est désormais un questionnement tout aussi vertigineux que celui concernant notre présence au monde.

S’il peut sembler désespérant de dire les choses ainsi, ce n’est en rien pour accabler plus mais c’est juste que ce temps sans précédent impose de regarder la réalité dans toutes ses dimensions et de dépasser les antagonismes puérils qui ne nous seront d’aucun secours lorsque le renversement sera devenu une réalité tangible. Ils ne nous aideront pas plus à surmonter la désillusion qui accompagnera la montée des butées. La lucidité et le discernement me semblent de bien plus sûrs alliés pour affronter ce vers quoi nous allons et pour nous préserver des folies de l’inhumain.

Les signes sont déjà là qui n’augurent rien de bon : croyances délirantes, foi dans les vieilles idéologies funestes du passé, vindicte en meute et désir de se purifier en mettant l’autre au pilori…, cette vague mauvaise semble monter plus vite que les océans et pourrait se transformer en un tsunami de violence implacable qui serait l’exact contraire de ce dont nous aurions besoin. Simplification, accusation, justification, cocktail maudit qui avec un rationalisme exacerbé a souvent fait le pire dont nous sommes capables.

Les machettes verbales d’aujourd’hui risquent fort de faire les vraies demain lorsque les conséquences ne seront plus graphiques et débats mais vagues successives de réalités indépassables et l’apparente modernité, tenue à la porte de nous-même, ne sera pas un rempart contre la barbarie.

De tout temps, nous avons préféré les solutions expéditives et simplistes à la juste mesure des responsabilités. Pourrait-il en être autrement alors que le problème semble bien plus insurmontable, que nous sommes plus dispersés intérieurement, moins résistants physiquement et que la prise de conscience avec les actes qui en découlent ne sont pas assez conséquents et rapides pour nous éviter désarroi et confusion ?

L’approche discursive raisonnable en surplomb ne me semble pas plus à la hauteur d’un enjeu aussi tellurique et ne fait qu’entretenir des illusions qui, lorsqu’elles ne seront plus tenables, feront la débâcle morale et l’abandon de l’éthique et des comportements écologiques.

Si la tragédie écologique et ses conséquences sont chaque jour rationnellement évaluées, ce que nous risquons d’y rajouter par nos comportements ne me semble pas suffisamment perçu alors que cela pourrait rendre la situation infiniment plus tragique. En restant enfermés dans des plis de pensée éculés et des embastillements idéologiques inopérants, nous perdrons sur tous les fronts car aller vers ce « sans répit » sans avoir rien appris des causes profondes de nos butées ontologiques qui nous y ont amenés ne fera que rajouter du chaos au chaos. Cet autre dérèglement me semble tout aussi inquiétant que celui du dehors.

Face au constat de ce que nous faisons depuis toujours subir à la planète, aux autres espèces et même entre nous, seule la compréhension profonde du pourquoi peut nous éviter une totale désespérance. Il me semble que c’est la voie contraire que nous prenons. Disséquer à l’envie chaque partie du problème permet de garder une dose d’assurance et d’optimisme mais lorsqu’on les relie, nous compris, il est plus difficile de l’être. Il faut alors chercher ailleurs d’autres chemins de réconfort même s’il est tout aussi illusoire de penser que ce retournement sur soi sera préféré au renouvellement des fictions, comme il l’est de penser que l’humanité va massivement et à temps devenir plus sobre autrement que par la force du réel. 

Dans ces conditions, déposer les voiles qui n’ont rien empêché est notre devoir d’être, au dedans pour l’ancrage et l’accord, au dehors pour témoigner d’un autre possible et résister à l’attraction des meutes vengeresses, aux simplifications outrancières et aux prédicateurs mortifères, désormais plus laïques que religieux, qui sur terre ou dans notre nuage promettent des espérances factices qui ne feront que plus de désespérance et de larmes. Ce front du dedans m’apparaît tout aussi essentiel que celui qui consiste à rechercher des solutions. Et bien plus que l’obstination à trouver des coupables.

Ce besoin de désencombrement mis en ordre et en mots est simplement pour cela. Je n’écris pas pour faire le malin ou par ambition littéraire, comme à d’autres époques, le temps ne pourrait bientôt plus être aux ébats pointillistes. J’écris simplement à tâtons, en essayant de me tenir au plus près de notre réalité d’être et de ce que le réel fait de nous afin d’échapper aux pensées simplistes qui ont toujours fait de grandes catastrophes ainsi qu’aux débats trop raisonnants qui le plus souvent ne servent qu’à voiler nos impasses ontologiques et à nous rassurer sur la glorieuse stature que nous nous accordons. J’écris pour voir si à partir de cet ancrage au réel, d’autres possibles se révèlent, avec l’espoir de recevoir en écho des voix qui cherchent aussi une trouée en marge du cheminement commun.

Tels ces groupes de suricates dont chaque membre scrute sa part de désert pour avoir une vue collective plus large et percevoir ainsi d’éventuels dangers, chacun, à la place où il est, doit désormais pouvoir dire s’il le pressent utile à d’autres. J’écris enfin avec l’espoir que des voix ayant bien plus de notoriété et de visibilité se dévoilent pour alerter sur cet autre péril et dire la nécessité de cette « écologie du dedans ».

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