Éloge du discernement

Nous n’avons déjà plus rien pour nous détourner de l’absolue évidence et nous sommes si perdus dans nos contradictions et dans le grand mystère qui nous enveloppe et nous brouille que si nous sommes en tant qu’humain responsables de ce vertigineux gâchis, aucun humain, du simple fait de l’être, n’en est vraiment coupable. Le paradoxe est que si notre trajectoire ne pouvait qu’être incertaine et « sur le fil », nous avons atteint un tel sommet d’assurance que nous ne pouvons l’admettre alors même que nous pressentons le grand mur qui, tel un immense miroir grossissant, viendra sans détour établir la vérité de ce que nous sommes. Nous nous pensions, par magie ou raison, promus à une gloire indépassable entre cime et ciel, nous allons finir comme de pauvres lapins pris dans les phares de tout ce que nous avons érigé pour essayer de rejoindre ce rêve de nous qui nous rêvait. Ce rêve est mort mais nous allons le rejouer encore et encore jusqu’à ce que le cauchemar nous réveille et nous serons passés une fois de plus à côté de la « main tendue » du réel, sans rien comprendre de cette mise à nu tragique qui révèle nos butées indépassables mais laisse aussi apparaître, sans les oripeaux prétentieux du passé, une étrange transcendance qu’est notre liberté de pouvoir, en soi, penser et agir contre nature tout en respectant profondément ce qu’elle est au dehors. Cette liberté-là est un mystère, le plus grand peut-être et cette réalité peut devenir chemin de bienveillance, de persévérance, de responsabilité sans culpabilité. Malheureusement, c’est un chemin individuel et il est bien plus facile de chercher collectivement des coupables. De partout, la battue a commencé, les machettes verbales sont chaque jour davantage aiguisées et les vrais ne sont pas loin. Nous n’avons plus que la lucidité et le discernement pour résister à l’emportement. Ce sont des lueurs précieuses pour les temps obscurs qui approchent.

Alors que le risque d’un effondrement brutal de la matière et du vivant est désormais de plus en plus certaine, il semble qu’un autre effondrement est lui déjà à l’œuvre, un effondrement moins visible et plus insidieux car progressant en chacun de nous. Cet effondrement est celui de la pensée. Par le passé, ce type d’égarement a souvent précédé le retour à la barbarie et comme ce qui vient risque d’être bien pire en termes de causes, nous aurions besoin de l’exact contraire pour nous y préparer, à savoir plus de discernement, d’ancrage au réel, de bienveillance et de lucidité.

On pourrait pourtant décrire un à un les vents contraires qui nous portent ailleurs : ingratitude, rancœur, manipulations, idées simplistes, absence de juste mesure, perte de verticalité, mauvaise foi délibérée… et la violence en mots et en actes qui en est le bras armé. Lorsque les mots deviennent aussi rigides que des armures, les épées ne sont plus très loin. Le plus grave est qu’une partie de cette intelligentsia qui devrait aider au discernement et à la modération est le plus souvent tout aussi déconnectée quand elle n’entretient pas volontairement la confusion, offrant ainsi aux cerveaux égarés dans la vaste toile les mots et les concepts qu’il faut pour recouvrir leurs fadaises d’un habillage grandiloquent.

Les penseurs babyboumeurs et leurs disciples gigognes occupent l’espace médiatiques de leur vieux « blabla » réajusté de vertes tendances mais bien trop éloigné des nouvelles évidences pour faire utilité. Cette accumulation vertigineuse du verbiage nous emporte et nous égare dans un gigantesque brouillard d’où il nous est difficile de discerner l’état de perdition qui se répand et devient peu à peu notre commun. Quant à l’énorme pelote de contradictions que nous n’arrivons plus à démêler et que l’emphase et l’anathème ont bien du mal à conjurer, elle génère une sourde détresse qui parachève cette dislocation. Face à cet illusionnisme tragique, le désencombrement et la quête de discernement me semblent d’une absolue nécessité pour se mettre à distance des discours simplistes ou complexes mais hors sol, des délires complotistes, des amalgames… toutes choses qui font cet autre effondrement. La lucidité et le refus du démembrement en nous, comme une barque pour tenter de nous réancrer dans le réel avec ses limites, ses incertitudes, sa profondeur et tout ce qui fait notre présence tellurique enracinée au monde. Cet obsession du réel n’excluant pas d’aller vers la pensée poétique ou magique à d’autres moments. En fait, rien ne s’exclut et nous ne devons rien exclure quelle que soit en nous la place et l’heure où nous nous trouvons.

Il est pourtant des évidences qui apparaissent désormais à qui veut les voir.

C’en est une que depuis notre levée, tout le savoir accumulé n’a rien empêché de ce à quoi nous allons être confrontés et ce qui sera ajouté ne nous éloignera de rien.

Une autre est notre incapacité ontologique à joindre les deux bouts que sont notre potentiel individuel à avancer et notre aptitude collective à trouver le bon chemin.

Ces butées désespérantes nous sont insupportables et beaucoup pensent qu’il suffit de regarder ailleurs ou de trouver des coupables expiatoires pour exorciser cette impuissance. La battue a commencé. Pour les autres qui se refusent aux meutes, il s’agit de regarder sans évitement ce que notre histoire humaine dévoile afin de ne pas se perdre plus encore dans les illusions inopérantes. Il s’agit aussi de travailler en soi en espérant être assez digne et avoir assez de force empathique pour être à la hauteur de ce qui vient. Ce constat n’oblitère en rien le faire qui intervient ou construit mais il ne sert à rien d’y ajouter des discours sentencieux pour se rassurer et se penser du bon côté. Agir pour le plaisir, le partage et plus simplement être à sa place devrait suffire. Sans cette quête, le monde d’après risque d’être un bien pire chaos.

Au point où nous sommes et là où nous allons, n’est-il pas temps d’abandonner les croyances inutiles, les idéologies funestes, les utopies improbables, de nous débarrasser de la cécité volontaire qui brouille depuis si longtemps notre regard, tout ce fatras inopérant au regard de l’Histoire qui ne nous est désormais plus d’aucun secours ? Cela ne changera pas grand chose car quel que soit le chemin que nous pouvons faire individuellement, pour la nature et sa perpétuation, seule l’humanité compte et fait loi. Quoi qu’il en soit, faire œuvre de lucidité, de discernement et par là même de bienveillance en évitant de grimper sur la tête des autres pour se sentir hors d’atteinte du champ de la grande responsabilité nous rapprochera de ce rêve en nous qui nous rêvait.  

Le jour va venir où nous n’aurons plus que deux choix : entrer avec le plus grand nombre dans l’ultime folie ou essayer de se tenir ailleurs. Cet entraînement au discernement et au multiple en nous, les pieds solidement ancrés au sol et la tête grande ouverte est je crois ce que nous pouvons faire de mieux pour ne pas nous perdre dans la confusion généralisée.
Pour avancer sur ce chemin d’incertitudes, il est nécessaire d’assurer chaque pas, d’éviter les raccourcis faciles et les impasses, de contourner ce qui fait obstacle. Quel que soit l’endroit et l’heure en nous, Il n’y a pas d’espace où ce travail de décantation ne doive être engagé. Du tellurisme du dedans à la tectonique collective du dehors.
On peut penser que tout cela est très excessif alors que de partout des initiatives positives émergent mais comment oublier que la paix est toujours venue après que la meute soit passée et comment ne pas voir que cette fois-ci, il n’y aura personne avec qui la signer.

Du discernement

Le discernement ne dépend pas du niveau de culture ou d’intelligence mais plutôt des voiles que nous avons devant les yeux : croyances laïques ou religieuses, plis de pensées générationnel ou universitaire, idéologisme déconnecté, utopisme naïf…. On peut être cultivé et avoir une approche de la réalité perturbée et inversement. On voit partout des personnes au savoir assuré tenir des propos déconnectés. Constat qui nous oblige à relativiser l’assertion qui veut que le savoir et la culture soient l’alpha et l’oméga de l’esprit critique. C’est le discernement qui en est l’essentiel et sans ce travail de décantation qui consiste à se débarrasser de ces scories accumulées, la vision des faits et leur compréhension sont brouillées, le refus d’essayer de voir avec les yeux de l’autre ajoutant à la confusion.
La culture procède par accumulation (plus encore aujourd’hui) alors que le discernement demande désencombrement et abandon. C’est de ce va-et-vient que peut naître l’esprit critique. Il implique aussi un autre aller-retour qui est de se déplacer vers l’autre, d’essayer de penser comme lui et contre soi parfois, puis de revenir là où notre expérience de vie nous a mené profondément pour faire œuvre de décantation. Dédoublement volontaire et salutaire donc. 

Un état des lieux

Le développement des sciences humaines et sociales et la mise à distance d’autres grilles de lecture (spirituelle, poétique, chamanique, créative…) ont permis une lecture confortable de notre réalité. Par cette approche de plus en plus rationnelle, notre génération et les suivantes ont cru en finir avec l’absolu mystère dans lequel nous sommes plongés. Qui fait que le monde est bien plus complexe, incertain et tellurique et nous avec. Le besoin de croyances rassurantes n’a donc pas diminué mais à celles bien visibles d’antan, s’est substitué une multitude de petites croyances qui, telle une bombe à fragmentation, s’est disséminée partout. On en trouve jusque dans ces nouveaux champs d’interprétation et ce cadre est peu à peu devenu la norme. La morale a suivi le même chemin. L’humain que nous sommes apparaît ainsi comme l’étalon de référence qui grâce à ces capacités cognitives et physiques peut tout résoudre hors de ses propres limites ontologiques et de celles que la réalité matérielle dans laquelle nous évoluons impose. Le problème écologique et la physique quantique ont considérablement rebattu les cartes mais nous restons toujours enfermés dans ces certitudes illusoires.
Au modèle très normatif créé par la psychologie, celui de l’optimisation par la technologie vient parachever cet embastillement prescriptif. Nous sommes ainsi devenus des êtres bloqués dans un système de pensée basé sur la gestion raisonnable et raisonnante de tout. On retrouve cette approche jusque dans le domaine artistique où cette même rationalité a grandement étouffé la profondeur tellurique et sensible de l’acte créateur. Enkystés dans cette rigidité, nous nous dépouillons peu à peu de la souplesse nécessaire pour appréhender la vie dans toute sa globalité et sa diversité. Le flux incessant de tout et l’exigence performative, conditions essentielles au libéralisme, amplifient considérablement cette disjonction intérieure.

Nous sommes saturés d’informations qui nous submergent d’inconnaissance. Dans les médias, il n’y a jamais eu autant de spécialistes en tous genres, chercheurs, penseurs, analystes, prédicateurs du passé et archéologues du futur qui viennent parler avec verticalité de leurs recherches à des particuliers qui écoutent de façon horizontale leurs propos, souvent contradictoires. De plus et particulièrement dans le domaine des sciences sociales, ces propos ont pour base des fondements d’irréalité ou d’idéologisme que chacun peut constater s’il n’est pas déjà pris dans la nasse. Ce vertige de savoirs et l’incapacité à les structurer crée alors l’effet contraire à celui escompté : une peur de la complexité qui mène au repli vers de vieilles croyances d’avant ce déluge verbal.

Sur le plan matériel et économique, on accuse à raison le flux continu, processus essentiel à la perpétuation du capitalisme et du libéralisme mais qui, sans alternative sérieuse, ne va pas cesser et on oublie de porter plus d’attention aux dégâts que ce même flux opère en nous. Nous pourrions ainsi voir que beaucoup de ceux qui le critiquent l’alimentent.