On y va ?

J’avais écrit ce texte en 2019 au début de la saison 2 des gilets jaunes. Cinq ans après, alors qu’un vent très mauvais souffle sur notre beau pays, je finis d’écrire « On y est? » dans la nuit, je relis celui-ci et je n’y vois rien à changer.

S’il vous plaît, gens de l’écrit, gens de radio et de télé, il serait préférable de ne plus rajouter, à chaque fois que vous condamnez les exactions verbales et physiques des enragés 2.0, le désormais « même si », aussi célèbre que le « en même temps » de celui que honnissent celles et ceux qui veulent sa peau.
Dire hier que ce mouvement avait des raisons d’exister et qu’une certaine « vigueur » a permis des avancées très avantageuses c’est un fait.

Ne pas dire aujourd’hui que ce mouvement sombre jour après jour dans la folie collective et qu’il est désormais radicalement condamnable et inexcusable dans le mal qu’il fait à notre pays c’est, je crois, une erreur grave et peut-être demain une faute inexpiable. Car, qu’espèrent encore ces revanchards revendicateurs ? Une nouvelle rallonge sur leur fiche de paye ? du travail sur-le- champ ? plus de… et de … (ou « tout » comme me l’a dit une gilet jaune). En fait, ce qu’ils veulent désormais, c’est la démission de Macron, la chute de nos institutions et leurs remplacements par un gouvernement de salut public sous la forme du désormais célèbre Ric.

Ce vieux Ric que grand-père Chouard et ses amis pas toujours fréquentables ont réussi à recycler (une revanche du référendum de 2005) et qu’ils leur « refourguent » comme un costume neuf à leurs mesures. Ce Ric qui n’est que pure folie, où tout serait palabres à n’en plus finir (d’autant plus lorsque l’on connaît la hauteur de vue réformiste de ce cher peuple de France), où le gouvernement tomberait tous les « quatre matins » et qui ferait bien marrer dans les chaumières de Chine, de Finlande ou même d’Afrique si par malheur il venait à être en place. Et si donc ça ne s’appelle pas des sécessionnistes, alors autant supprimer ce mot de notre dictionnaire.

Et là, ça commence à ne sentir pas bon du tout car votre pseudo-révolution ne sera pas celle de 1789. Depuis, les mentalités et notre ressenti ont changé. Si en plus on y ajoute les problèmes écologiques que nous allons devoir affronter tous ensemble, la désillusion qui nous tient avec toutes les horreurs que nous avons prises dans l’estomac depuis la Shoah, la fin de l’espérance marxiste et la détresse d’y découvrir la même hécatombe, la conscience désespérée et universelle de notre impossibilité à sortir de cet infini carnage moral et social dans lequel nous pataugeons depuis la nuit des temps avec en prime les âmes intoxiquées de mensonges et perdues dans la toile, votre révolution risque fort de ressembler aux vidéos que l’association L214 diffuse sur les abattoirs. Et les « mutins de Panurge » (comme les appelait Philippe Muray), ces vieux prédicateurs qui nous y mênent auront tôt fait de prendre le maquis (mais à l’inverse de celles et ceux de 45) dès que ça tournera mal.

Bien sûr on me dira que j’exagère. Sauf que dans l’Allemagne de 1933, en Autriche en 1938, en Yougoslavie et même au Rwanda et partout ou la sauvagerie l’a emporté, beaucoup devaient peut-être se dire comme nous aujourd’hui « Ça ne peut pas arriver chez nous » et puis c’est arrivé. Et les mêmes ont dit après « Mais comment ne là-t-on pas vu venir ? ». Le ver est dans le fruit et qu’il soit aussi gros dans le pays le plus socialement redistributeur au monde en dit long sur ce qu’il peut advenir et sur notre degré d’ingratitude.

Que certains se retournent quand ils tiennent des propos contraires à ceux des gilets jaunes, que des commerçants au bord de la faillite n’osent faire entendre leur colère de peur de voir leur devanture vandalisée, que des proches me disent qu’ils ne peuvent plus prendre un repas avec leurs amis, ou pire parler à leurs enfants tant qu’ils se font agresser verbalement, qu’un gilet jaune me traite de petit « riche » (comme on disait juif en d’autres temps) avec une retraite de moins de 1 200 euros, que des journalistes soient régulièrement empêchés voire pris à parti comme dans n’importe quel régime autoritaire, que des centaines de salariés se retrouvent au chômage technique sans oser dégager les trois pèlerins qui bloquent le rond-point… Tout cela n’est pas si grave ?

Pas grave non plus que toute discussion devienne impossible car chaque argument avancé soit simplement retourné comme on peut le constater soi-même ou en regardant les vidéos sur le terrain ? On dit que c’est insupportable que l’on casse des monuments prestigieux et on vous rétorque que le casseur c’est Macron, pour l’économie dévastée, ce n’est pas leurs blocages mais les patrons et si vous tenez des propos un peu argumentés, on vous dit que vous êtes soumis aux médias détenus par l’oligarchie financière. Comme dans une secte quand le disciple vous rétorque que c’est vous qui êtes enfermé.

Chacun son camp et ses barbelés dans sa tête, absolu totalitaire, on y va ? Peut-être excessif tout cela mais quand un groupe aussi conséquent est à ce point enfermé, ose tout et s’autoalimente dans l’escalade anti-démocratique, on peut se poser la question. Si le pire n’est jamais sûr, le prendre en compte est toujours mieux que la naïveté « adulescente » dans laquelle nous pataugeons.

Toutes les convulsions et les contradictions du monde ne sont là que parce que nous les portons en nous, nous les portons tous que vous le vouliez ou non et c’est désormais notre plus profonde réalité. Il est bien sûr plus facile de trouver des boucs émissaires, les riches, le libéralisme, Macron ou Rothschild mais le Polonais ou le Français qui poussait les enfants dans les wagons n’était ni riche ni libéral.

Et il y a probablement plus de doute et d’humilité chez beaucoup de dirigeants d’entreprises et certains « riches » qu’en vous avec vos slogans assassins et vos certitudes affligeantes.

Ces mots (riches, ultra-riches, libéralisme, ultra-libéralisme…) certains (extrême gauche surtout et bien d’autres, par ruissellement) vous les servent depuis des années comme des os et ce sont ces mêmes marionettistes qui prennent de votre temps de cerveau disponible pour faire de vous des « benêts » en économie manipulables à souhait. L’autre extrême quant à elle préfère les « infox ». Complémentarité involontaire mais bien réelle.
Arrêtons donc notre mansuétude envers ce mouvement car les gilets jaunes « gentils » sont ceux qui, comme par le passé, laissaient complaisamment faire quand d’autres assumaient la sale besogne à leurs côtés.

Et il y a trop de violence ahurissante, trop de propos nauséeux, trop de comportements fascisants, trop de rave-party avinées sur les ronds-points, trop de cris et de fureur imbécile pour chercher encore à séparer le bon grain de l’ivraie et tenter de comprendre rationnellement ce grand « n’importe quoi » hystérique.

Je repense à cette vidéo sur internet qui m’a effrayé ou l’on voit une personne se faire tabasser à une station essence et ces quelques personnes qui autour observent la scène en continuant jusqu’au bout à remplir leur réservoir puis partent en regardant encore dans leurs rétroviseurs les coups qui continuent de pleuvoir sur le pauvre homme à terre. La voiture était une grosse berline et c’était un employé qui venait faire le plein pour son patron. Cela pourrait être une « belle » métaphore pour aujourd’hui car tout y est : l’essence, la voiture du riche, le riche qui n’en est pas un et les autres qui détournent le regard. Ces autres pourraient être les gilets jaunes, « petites gens bien sous tout rapport, âgées parfois, qui accueillent, tout en regardant ailleurs, la violence la plus extrême car sans les casseurs, leurs pseudo-révoltes hebdomadaires finiraient par ressembler à de gentils défilés de mode inoffensifs. Voilà où nous en sommes.