Après l’écologie

On ne peut reprocher à quiconque et à aucun peuple en particulier d’avoir perdu la mesure
car cette démesure a sa source dans l’égarement de tous.
Rainer Maria Rilke

Il n’est pas un jour sans que le désastre écologique n’apparaisse toujours plus vertigineux. Dans ces conditions, savoir si nous allons ou pas vers un effondrement est déjà une question dépassée tant nous voyons chaque jour l’ampleur et la rapidité des bouleversements. S’il est encore possible d’éroder ce mur gigantesque que nous avons bâti sans relâche, il me semble bien trop tard pour le démonter et le plus tragique est que nous entraînons avec nous une grande part de ce qui vit sur cette planète ainsi que le prodigieux équilibre qui a permis à cette vie foisonnante de se développer dans ce coin de l’univers. C’est déjà pour nous un cataclysme moral et probablement demain un bouleversement sans précédent.

Affronter ce mur n’a rien à voir avec les batailles du passé pour asseoir des pouvoirs despotiques ou pour les combattre avec l’espoir de plus de liberté et de justice. Même les luttes pour la survie des premiers âges n’étaient pas de même nature car cette fois, nous sommes tout autant le prédateur que la bête traquée. Comme le dit très justement Yann Arthus Bertrand : « Le problème avec cette guerre est que l’ennemi est en chacun de nous » et elle sera probablement sans fin.Seules les réclamations des plus pauvres de l’ailleurs qui n’y sont vraiment pour rien seront recevables. Pour eux, nous serons tous coupables sans exception et ils ne manqueront pas de nous le faire savoir. Quant à la vindicte d’ici, elle ne fera que rajouter des larmes aux larmes.

Comme nos ancêtres premiers, nous allons devoir revenir au temps des nécessités premières, prendre conscience de notre infinie fragilité et comprendre que le réel est depuis toujours notre grand maître qui impose ses restrictions et parvient à effondrer les magnifiques demeures que nous bâtissons avec le sable de nos rêves. Nous le savions, nous l’avons oublié et nous allons devoir le reconnaître à nouveau.

La boucle est ainsi bouclée et il est inutile de ressortir le rimmel. La différence de taille avec nos lointains parents est que nous avons désormais assez d’Histoire derrière nous et de connaissances sur nous pour comprendre les raisons profondes qui nous ont amenés au pied de ce mur. Ce savoir est désormais accessible à qui veut s’accorder à la réalité de son temps et si cela ne change rien à notre avenir, cet approfondissement pourrait nous permettre d’éviter bien des tragédies.

Bientôt, lorsque la bascule sera là, toutes nos armatures seront malmenées. Si le plus grand nombre continue à accuser la terre entière pour s’exclure du cercle des responsabilités et que d’autres fassent provision de tout, s’arment et préparent leurs bunkers qui seront leurs cercueils, il est je crois nécessaire que nous ne soyons pas tous à nous défaire dans ces impasses.

On peut seulement espérer que quelques-uns choisissent la voie de la lucidité et du discernement pour sauver ce qui peut l’être au dehors comme au dedans, se préserver de l’inhumain et témoigner d’un autre possible. Se préparer à cet après quel qu’il soit ne pourra se faire sans une introspection, au-delà de toute référence psychologique et métaphysique, pour comprendre les raisons ontologiques qui on fait cette situation.

Cette approche n’est pas une forme d’abdication passive car elle ne retire rien de plus que l’inutile comme les effets de manches grandiloquents, les admonestations, le besoin en toute occasion de redorer son blason par la violence accusatoire. Agir jusqu’au bout pour faire au mieux et pour sa propre cohérence, conditions pour ne pas nous résoudre au découragement et au renoncement.

À la vue de ce qui est déjà, on peut toutefois craindre que le plus grand nombre préfère rester dans les vieilles ornières faites de mental discursif et de raison raisonnante, uniformité de pensée devenue norme et sommet présomptueux de notre longue marche, pourtant si erratique. Tellement en inadéquation avec le fait que nous sommes éperdument perdus depuis toujours. Le risque est que cette dérobade rassurante conduise à la pire des folies qui sera l’écho maudit de ce que nous allons devoir vivre à mesure que notre chemin se fera plus étroit. Il nous faudra pourtant, de gré aujourd’hui ou de force demain, le suivre et réapprendre que le réel n’a que faire de nos breloques mentales.

La gravité de cet inexorable devrait bouleverser notre paradigme appréciatif. Accepter de voir en face ce qui fait obstacle en nous peut sembler profondément désespérant mais ce sursaut lucide peut nous préserver des folies collectives et tenir à distance les bonimenteurs qui nous rendent plus optimistes aujourd’hui mais qui ne feront qu’accroître notre désespoir demain. Si par miracle, nous arrivions à nous sauver, nous aurions alors fait le pas décisif que nous nous étions depuis toujours refusé.

Comprendre que notre réserve d’illusions sur la terre comme au ciel est épuisée et que toutes les cartes sont désormais sur la table. Nous pouvons les retourner et envisager un réel attesté bien plus grand et bien plus complexe car assemblé du partout d’hier et d’aujourd’hui qui fait le mur contre lequel toutes les rationalités et les croyances viennent inlassablement s’abîmer ou préférer les petits arrangements intérieurs, les pensées communes et simplistes, les comportements grégaires jusqu’à mettre l’autre au pilori. Le lâcher-prise lucide et la quête de la juste place n’épuisent que les sortilèges qui voilent notre réalité d’être.

Revenir à la réalité de ce temps qui est le nôtre, accepter de nous y tenir pleinement et nous défaire de nos anciennes croyances inopérantes nous permettrait de comprendre combien cette longue errance est faite de toutes les strates – individuelles, collectives, politiques et économiques – qui nous constituent.

Sur le plan politique et économique

La grande connaissance que nous avons de nos origines change fondamentalement la donne, en particulier celle relative aux débuts de la sédentarisation et de l’accumulation, période à laquelle on attribue les débuts d’une appropriation planifiée de ressources et de l’atteinte à l’environnement.

On peut logiquement penser que le système basé sur l’offre et la demande a commencé là et même supposer qu’aux temps antérieurs, le meilleur tailleur de silex demandait une cuisse de sanglier supplémentaire. L’ethnologie et l’archéologie révèlent combien il est difficile de définir des comportements tangibles et universels.

On ne sait pas trop pourquoi certaines tribus passaient leur temps à se battre alors que d’autres vivaient en harmonie et pourquoi dès les premiers temps de la sédentarisation, certaines citées ont été soumises au despotisme vertical quand d’autres, sur un même territoire, étaient dans plus de partage horizontal. Dans un temps pas si lointain, on a découvert que certaines tribus amérindiennes, avant l’arrivée des blancs, se livraient à toutes sortes d’actes violents envers leurs voisins et plus récemment encore les Maoris de Nouvelle-Zélande se faisaient très souvent la guerre entre clans.

De la même façon, on pourrait continuer à énumérer les premiers signes concrets de l’émergence du système économique actuel : la banque et les grands armateurs chez les Grecs, les débuts de l’usure et de l’industrialisation au Moyen-Âge en Europe… Tout ce savoir montre combien les blocs monolithiques du mal sont des mirages, créés et utilisés par les manipulateurs afin de faire provision d’os à jeter à leurs fidèles.

Après avoir tant espéré un modèle plus conforme à nos idéaux et radicalement différent de celui dans lequel nous sommes, nous devons faire le constat de l’incapacité fondamentale à le trouver. Seul le marxisme a été une proposition de remplacement cohérente du système actuel basé sur l’offre et la demande, principe qui avec l’industrialisation puis la mondialisation a produit le capitalisme puis le libéralisme. Son alternative était sensée tout résoudre sur le papier mais le réel, avec la chute du Mur et d’autres fiascos ailleurs, a peu à peu démonté cette espérance. Il a alors fallu se rendre à l’évidence qu’elle avait été un échec humain plus grand encore et n’aurait pas été mieux sur le plan écologique si elle avait perduré.

En 68 a été inventé une sorte de « ni-ni,tout-tout », entre-deux avantageux, plaisir et liberté pour le premier et gratification morale pour le second. Cet assemblage hybride a pu faire illusion mais il a peu à peu montré son inanité jusqu’à devenir stérile et muter en une forme de bigoterie rassurante où les bons sentiments ont remplacé les vraies propositions. Les petits arrangements et la non-reconnaissance de l’incohérence ont fait l’incompétence en termes de vraie proposition, ce qui a permis à l’économie de flux, qui elle ne s’embarrasse pas de rêveries, de prendre la place inoccupée. Sans même avoir à lutter. Dès lors que l’on doit accepter la loi fondamentale de l’ennemi, il est à craindre qu’elle nous impose restriction et modération. Et devrait obliger à plus de pragmatisme et moins de grandiloquence.

Quant aux nouvelles utopies comme la décroissance coercitive imposée par quelques-uns, elle risque fort d’être aussi tragique que les idéologies totalitaires du passé. Les seules radicalités capables de répondre à l’urgence de la situation : dictature planétaire, utilisation massive de la géo-ingénierie… seraient également des folies absolues dont les conséquences seraient probablement bien pires et si par miracle, une proposition plus sérieuse émergeait, l’urgence climatique ne nous laisserait pas le temps de la mettre en œuvre. Nous devrions reconnaître que, le « dur du réel » ayant fait son chemin, nous sommes au pied du mur, définitivement orphelins de cette grande et belle espérance. Sauf à en faire fi volontairement pour prolonger les effets de manches et les certitudes déconnectées.

Il me semble donc que si l’on est en droit de dire que le système économique basé sur l’offre et la demande nous mène à la catastrophe, on a aussi le devoir de reconnaître que ce qui le fonde existe depuis que nous avons arrêté de courir après les bêtes et les abris et que la seule rupture à cette continuité effrénée fut une aussi grande impasse. Et qu’à moins d’un miracle, il ne devrait pas y en avoir d’autre. 

On peut toutefois être admiratif de toutes celles et ceux qui inventent et mettent en œuvre des solutions pour réduire le désastre, s’engager soi-même vers plus de décroissance pour se mettre en cohérence avec soi, le vivant et la nature. On peut ainsi essayer de faire au mieux sans chercher à se « revirginiser » aux dépens des autres, être écologiste et trouver que celles et ceux qui défendent avec virulence une écologie politique tout en n’ayant pas plus fait pour alerter que les scientifiques et bien moins agit concrètement que les politiques gestionnaires qu’ils dénoncent à longueur de journée. Pas assez pragmatiques et trop idéologisés, surtout chez nous, ils embastillent leur descendance au risque qu’ils deviennent les inquisiteurs de demain. Des Khmers verts comme les rouges du siècle dernier. Ceux-là, après leurs études à la Sorbonne, étaient repartis remettre de l’ordre (qu’ils avaient très bien planifié dans leurs têtes et sur le papier) dans leur pays d’origine, le Cambodge. Au risque de quelques morts collatéraux. On connaît la suite. On ne se méfie jamais assez des excès de logique et de rationalité.

Sur le plan collectif

Depuis que notre sédentarisation nous a permis de sortir progressivement du champ de la survie quotidienne et des peurs fondamentales en nous rassurant sur nos capacités collectives, nos croyances, mythologies et idéologies nous ont permis d’imaginer une destinée hors des murs de la réalité et de ses contraintes premières. Nous nous sommes ainsi promus à un avenir infini en surplomb de tout. Malheureusement tout cela n’était qu’un rêve, une parenthèse qui se termine et nous allons devoir revenir au réel, à sa loi et aux nécessités fondamentales. La seule différence d’avec les temps premiers est que nous pouvons nous retourner et nous avons accumulé assez de connaissances pour comprendre. D’autant plus que la seule cause aux dangers qui nous menacent, c’est nous.

Ces croyances nous ont amenés à bâtir un mur bien trop haut pour nous qui révèle combien notre dépendance envers la nature est immense et rend notre présence tragiquement fragile. Nous savons aussi combien notre condition physique n’a jamais été aussi faible et combien notre interdépendance transversale liée aux flux de production mondialisés fait que tout peut basculer très rapidement. Nous aurons beau sortir de splendides lapins de nos cerveaux qui nous servent de chapeaux, nous n’avons aucune certitude de réussite et il est probable que si changement il y a, il ne soit pas assez rapide. Il est même illusoire d’espérer un souffle collectif suffisamment puissant qui permettrait d’amoindrir la chute. Comment pourrait-il advenir alors qu’il n’y a jamais eu, de par notre vouloir, un temps d’harmonie universelle dans ce bas monde ? Ce que l’un apprend, l’autre l’a oublié et ce balancement est une malédiction qui empêche toute évolution bienveillante.

Empêtrés que nous sommes dans l’enchevêtrement de nos mythologies flamboyantes d’hier et d’aujourd’hui, nous ne pouvons nous défaire d’une rationalité effrénée qui voile notre irrationalité profonde et nos impasses ontologiques. Cette cécité volontaire n’est que la continuité du vieux rêve en nous qui, de la religion aux Lumières, nous a enfermés dans la croyance en notre capacité à tout dépasser par la raison ou la foi. L’idéologie de la raison est un rêve déconnecté de notre réalité d’être. Ce rationalisme discursif nous emporte vers une folie plus grande encore que celle due à la peur de l’incertain et du mouvant. Nous détourner de notre irrationalité fondamentale ne sera bientôt plus tenable car il n’y aura pas d’autre issue que de nous regarder en face, défardé de tout le rimmel accumulé depuis notre levée.

La seule solution pour que ce miracle d’équilibre qu’est notre planète ait une chance de se régénérer serait qu’elle soit débarrassée de notre présence. C’est un constat lucide qu’on ne peut souhaiter mais d’un autre côté, qui peut croire que l’humanité puisse devenir suffisamment vertueuse pour en finir avec les croyances mortifères, religieuses ou laïques, l’avidité d’accumuler et la peur de se perdre ? Qui peut aussi penser que nous ne repartirions pas pour de siècles de souffrances infligées envers l’autre vivant et entre nous ?

Sur le plan individuel

Ce mur du dehors est aussi en nous et là aussi, nous avons assez de recul et de compréhension et pour percevoir qu’au-delà des appréciations personnelles psychologiques, il y a en nous des blocages qui font cette situation inextricable.

Malgré l’évolution, notre parcours n’a jamais été qu’une fuite en avant désordonnée vers moins d’intranquillité et d’inconfort et de ce fait, a été la cause de toutes nos embardées incontrôlables. Qui fait que nous n’avons jamais été capables de solutions assurées, tout juste bons à bricoler des choses qui marchent une fois sur deux et qui, lorsqu’elles nous aident un jour, peuvent nous perdre le lendemain. C’est cette volonté de nous en sortir qui, des premières palissades à la recherche interstellaire, à fait tous les débordements dont la conséquence est désormais évidence.

Ce nœud en nous de contradictions infinies, diffracté par la multitude d’autres que nous, fait le tragique de notre condition tout en révélant cette mystérieuse liberté contre nature sans laquelle tout ce que nous avons produit de technologie et de culture n’existerait probablement pas. Notre désir sans limite d’être plus que nous ne pouvons contenir à fait tous les débordements même si ce radeau de vanités inopérantes ne pèsera bientôt pas très lourd face aux grandes vagues climatiques qui le frapperont.

Cette incapacité à joindre les deux bouts que sont ce rêve en nous qui nous rêvait et ce que notre réalité d’être nous impose de servitude et de souffrances fait ce mur au dedans, cause de toutes nos errances, malgré nos apparences policées. Qui fait que cette irrationalité profonde n’est pas la folie de quelques-uns mais est liée au mystère de notre présence au monde, à notre incapacité à faire équilibre entre nécessité à survivre et libre arbitre ainsi qu’à l’incertitude de savoir par avance les conséquences de nos actes et inventions. Ce qui vient me semble l’aboutissement de toutes ces contradictions.

Face à cela qui effondre peu à peu nos armatures intimes et collectives et vrille nos cœurs et notre raison, nous avons le choix de rester avec nos approches habituelles, notre vieil instinct de chasseurs qui nous pousse à faire des battues, notre logique adaptative qui nous a évité tant de griffes, la foi en notre supériorité divine ou terrestre qui nous a tant réconfortés ou constater que le désastre est cette fois bien trop grand pour ne pas en chercher les causes profondes individuelles et aussi collectives tant nous sommes inséparables. Si nous refusons de voir cela et préférons l’agitation frénétique ou la recherche de coupables, nous ne ferons qu’ajouter souffrance et détresse à ce que nous aurons à vivre.

Nous savons désormais ce que nous sommes, ce que nous n’avons pu être et ce que nous ne serons très certainement jamais. Nous avons fait ce que nous avons pu mais nous étions trop perdus pour espérer faire mieux. Ou si peu mieux par d’autres chemins tout aussi hasardeux. Par cela, nous penser coupables, c’est encore de l’orgueil mais ne pas se voir responsable par le seul fait d’être est une lâcheté. Et participer à l’esprit de meute alors que nous sommes à la fois le prédateur et la bête traquée est d’une totale absurdité, lourde de noirceurs à venir.

Au bout du compte, cette promesse unique sur ce miracle de planète dans ce coin de l’univers aura probablement été un échec et il n’y a pas plus grande désespérance que d’en être pleinement conscient et tout aussi impuissant. Tout à la fois acteur et spectateur. Le constat d’un tel gâchis est triste à en pleurer mais c’est ainsi et il ne sert plus à rien de s’illusionner. Peut-être vaut-il bien mieux essayer d’être à la hauteur ? Il ne s’agit que de prendre les devants en descendant du podium pour gagner d’autres médailles plus adaptées aux temps d’orages.

Ce retournement pour entrevoir ce que nous sommes vraiment est moins rassurant que de chercher des responsables ailleurs mais cela épuise l’envie hargne et envie d’en découdre ainsi que les injonctions incantatoires qui même pour de bonnes raisons sont des poisons. 

D’autres lueurs

Nous pouvons attendre que l’évidence nous saute aux yeux ou commencer à nous défricher pour essayer d’entrevoir au-delà des bornages et des illusions. Ce travail de lucidité dévoile peu à peu une nudité tragique mais aussi une étrange liberté et parfois une joie simple et première car c’est un travail de décantation qui ouvre un autre chemin qui n’est en rien résignation.

Lâcher du lest pour se désencombrer de l’illusoire accumulé qui n’a rien changé et dont on sait désormais avec la crise climatique qu’il ne fera pas plus, rend plus léger sans rien enlever de l’essentiel. Cette légèreté n’est pas pour s’en satisfaire mais pour affronter la solitude et le désarroi que la perte des anciens bornages permettaient d’amoindrir. Accepter ainsi d’être infiniment désemparé et ne pas refuser, au nom d’un optimisme futile et vaniteux, l’infinie désespérance face à cet insupportable gâchis peut faire transcendance et devenir une forme de spiritualité pour temps incertains.

Il s’agit alors d’accepter d’entrer dans cette sombre forêt afin d’y chercher des lueurs plus précieuses pour le jour où les grandes lumières de l’espérance seront des rêves perdus. Ce qui, sauf miracle, est chaque jour davantage probable.

Sur ce chemin sombre et incertain, le discernement, la lucidité et la décantation sont nos plus sûrs alliés. Sans l’effort qui est nécessaire pour s’enkyster dans des croyances illusoires, des lueurs apparaissent qui se nomment humilité, compréhension, bienveillance… Plus étrange encore : ce double en soi qui offre à voir cet autre abandonné, animé de gestes inconsidérés. Gratitude pour ce hors de nous en nous qui nous dépasse. Lucidité désespérée et liberté inespérée, tel un vertige qui par effraction viendrait parfois nous réconcilier. C’est peut-être par cette quête d’hyperprésence qui n’exclue pas la créativité poétique que peut se révéler une voie de transcendance pour ce siècle si mal parti. Si par miracle, il devait être celui d’un changement de paradigme, cela ne pourra se faire sans l’abandon radical de nos vanités séculaires et de nos illusions envahissantes.

Il est bien sûr illusoire de penser que le plus grand nombre ne préfère la voie expéditive. Nous nous sommes tant dépossédés au profit de la seule raison et des bornages psychologiques que je ne vois pas comment nous pourrions revenir à ce plus grand si ce n’est par de nouveaux simulacres aussi désamorcés que les anciens. Je crois que nous devons individuellement continuer à les refuser, ne serait-ce que pour témoigner de cet autre possible en nous. Ce retour à soi, qui nous fait tout à la fois sujet et observateur nous permet de rencontrer cette étrange liberté d’être qui vaut toutes les frénésies et pourrait faire que rien ne soit abandonné lorsque l’évidence de l’inéluctable sera là.

En plus de refuser le vieux fatras des idéologies et croyances éculées, de prendre conscience de nos butées dysfonctionnelles, de fuir les certitudes et prétentions mises en commun, de refuser l’esprit de meute, il nous reste beaucoup à faire comme s’investir en toute lucidité pour s’accorder à ce que nous sommes dans le présent de ce qui nous est révélé, agir pour la beauté du geste et le plaisir créatif du partage, être pleinement attentif à notre interdépendance et au si peu de nous en nous, avoir la même tendresse des déshérités pour chaque humain rencontré comme pour nous-même, danser corps et âme avec le peu de magie qu’il nous reste, tisser des liens avec la nature et en faire plus comme on le ferait d’un ami qu’on aurait tragiquement blessé… Et faire tout cela sans chercher à grimper sur la tête des autres, sans attendre plus que d’être à la hauteur de soi et de ce qui vient. Nous ne devrions pas tarder.

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